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« En attendant Godot », en tournée cette saison

Jean Pierre Vincent, metteur en scène prolifique, propose une nouvelle représentation de la pièce de Beckett En attendant Godot. La tournée, débutée au Théâtre du Quai à Angers, se déroulera durant toute la saison. C’est avec beaucoup de plaisir que l’on redécouvre cette pièce dans une mise en scène drôle, profonde et fidèle, bref réussie.

101712-godot2raphaelarnaud« Attendre Godot ». Étrangement cela n’est pas devenu une expression courante. C’est pour réparer ce tort sans doute, que Jean Pierre Vincent se propose de livrer une nouvelle version de la célèbre pièce de Beckett. « J’attends Godot » signifie(rait) attendre interminablement celui qui pourtant ne vient pas et ne viendra jamais. L’expérience se vit à deux, elle est collective. Deux hommes, présentés dans de nombreuses mises en scènes comme des clowns, des clochards ou des intellectuels poussiéreux, se donnent la réplique. Ici, il y a un peu de tout cela. Vêtus en tenues bourgeoises défraîchies à la mode du milieu du siècle dernier, le dos courbé, les membres ankylosés, le pas mal assuré, Vladimir et Estragon étonnent par leur aspect banal et intemporel. Banalité et intemporalité que l’on retrouve au début dans leur discussion. Les pieds de l’un lui font mal, l’autre parle de catéchisme… Pourtant, rien n’est normal. Il suffit de lire le texte de Beckett pour voir l’absence de toute logique dans En attendant Godot. Ce mot semble banni de l’espace scénique. « Penser » devient ainsi une activité en soi, un héritage d’une époque antérieure que seul Lucky, serviteur maltraité par son maître Pozzo, sait encore plus ou moins pratiquer. Pourtant, Vladimir, Estragon et Pozzo savent manier les idées. Ils détiennent un certain art de converser. Mais le langage utilisé, la manière de parler des comédiens ne permet pas d’identifier la pièce à une époque, une société, un contexte particulier. L’intemporalité se révèle également dans l’absence de tout repère chronologique et temporel auquel se rattacher, en dehors d’une astucieuse projection de lumière marquant le jour et la nuit.

Les comédiens interprètent remarquablement bien leur personnage. Par leur jeu, allant du tragique au burlesque, ils apportent du sens au texte que la seule lecture ne permet pas de déceler. Qui sont Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky et Godot ? Nous l’ignorons, ils sont dépourvus d’identités. Libre à chacun de l’imaginer. Où sont-ils ? Difficile à dire car mis à part un rocher et un arbre, le décor, respectant en cela la volonté de Beckett, est dépouillé. Que font-ils ? Estragon et Vladimir attendent ce mystérieux Godot, qu’ils ne semblent pas réellement connaître mais qui leur aurait donné rendez-vous. Pozzo et Lucky sont quant à eux lancés dans un voyage sans véritable but. Pourtant, il s’agit bien d’une pièce de théâtre. Théâtre de l’absurde diront certains, malgré les objections du metteur en scène. C’est davantage un théâtre sur l’homme lui même détaché de tous les artifices de la société. Il nous montre à voir des êtres singuliers, des rescapés d’une catastrophe qui s’est abattu sur l’Humanité (seconde guerre mondiale ?), livrés à eux mêmes. Ils ne leurs restent plus rien hormis leurs instincts naturels et quelques brides de culture. Point de morale, point de valeurs, point d’idéal, point de volonté. En attendant Godot, ce n’est pas une leçon sur ce que doit être l’homme, mais une présentation sur ce qu’il est vraiment. On assiste en quelque sorte au retour de l’Homme dans son état de nature, sujet sur lequel la philosophie a beaucoup spéculé. L’homme est-il bon, est-il mauvais ? On a ici les deux versants. D’une part, une relation de domination entre un exploitant (Pozzo) et un exploité (Lucky). Grand et imposant blond (Alain Rimoux), le premier affirme sans compassion aucune son mépris pour son serviteur. C’est à peine s’il le considère comme son égal. Le second (Frédéric Leidgens) au teint blafard, corps exténué, langue liée, est l’illustration même de la soumission sinon volontaire, du moins acceptée. On est tenté parfois de se révolter contre cette situation, mais elle si singulière que l’intérêt prime. D’autre part, on a une relation extrêmement touchante de deux hommes (Vladimir et Estragon), amis de très longue date, fidèles, fusionnels, fraternels. Leur histoire pourrait être la suivante: après avoir effectué ensemble un road trip durant toute leur vie, ils ont atterri dans cette sorte de terrain vague et, pour justifier leur lassitude, ont inventé puis fini par croire en l’existence de ce Godot, censé les héberger… Vladimir et Estragon sont de ces personnages attachants, grâce auxquels on se rappelle toute l’importance de l’amitié réelle et sincère dans un monde superficiel. Abbès Zahmani (Estragon) et Charlie Nelson (Vladimir) sont de ces comédiens talentueux et naturels qui parviennent à façonner un personnage, à le faire vivre sur scène et même au delà. Jean Pierre Vincent lui, a saisi dans sa totalité les potentialités de la pièce de Beckett. Il a parfaitement su allier le comique inhérent à la pièce et sa portée plus tragique. Il n’a pas cherché, comme beaucoup de metteurs en scène le font, à rendre moderne à outrance ce théâtre. En l’occurrence, la pièce l’est d’elle même, ce qui rend la représentation plus naturelle, plus savoureuse. On est prêt finalement à l’attendre longtemps ce Godot, en cette si bonne compagnie !

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