The Smiths « Best…1 et 2 » :  deux compilations pour replonger dans l’âge d’or du quatuor mancunien !


Près de quatre décennies après leur séparation, The Smiths n’ont jamais perdu leur pouvoir d’attraction. Warner Music réédite en CD et en vinyles Best… I et Best… II, deux compilations parues en 1992 qui réunissent singles, titres d’albums et précieuses faces B. Indisponible depuis de nombreuses années, ces deux albums retrouvent enfin les sillons. Une nouvelle occasion de mesurer l’influence durable du quatuor mancunien.

Il aura suffi de quelques années aux Smiths pour devenir l’un des groupes les plus influents du rock britannique. Formé à Manchester en 1982 autour de Morrissey (chant) et Johnny Marr (guitare), complétés par le bassiste Andy Rourke et le batteur Mike Joyce, le groupe apparaît à contre-courant de la new wave, de la synthpop et des extravagances du mouvement New Romantic. À l’heure où les claviers envahissent les productions britanniques, les Smiths remettent la guitare au centre. Leur musique puise autant dans la British Invasion, les Byrds et le rock des années 1960 que dans le punk et son éthique DIY (Do It Yourself).

Morrissey et Johnny Marr forment surtout l’un des duos les plus atypiques de l’histoire du rock. Marr, guitariste virtuose incarne une forme de classicisme élégant. À l’apogée du groupe, son allure évoque une version raffinée de Keith Richards et son travail en studio consiste à empiler avec une précision maniaque les lignes de guitare qui vont devenir la signature sonore des Smiths. Face à lui, Morrissey dynamite les codes du chanteur de rock. Voix plaintive et immédiatement reconnaissable, silhouette androgyne, chemises amples, bouquets de glaïeuls à la main, goût pour Oscar Wilde et les figures marginales, le chanteur cultive une personnalité aussi singulière que ses textes. Il affiche son célibat, son malaise, son ironie et un mépris assumé pour ses contemporains.

Les quatre musiciens viennent de milieux modestes de Manchester. Dans leurs chansons, la jeunesse provinciale, la solitude, les frustrations sociales, les humiliations et les rêves d’émancipation deviennent une matière romanesque. Les Smiths transforment ainsi le quotidien des laissés-pour-compte en chansons pop sophistiquées. Une alchimie qui explique leur influence considérable sur le rock à guitares britannique des années 1990. Leur carrière sera pourtant fulgurante : quatre albums studio seulement, entre The Smiths en 1984 et Strangeways, Here We Come en 1987, auxquels s’ajoutent une multitude de singles et de faces B. La séparation, houleuse, intervient en 1987, au moment même où leur influence ne cesse de grandir.

Initialement paru en 1992 et indisponible depuis de nombreuses années dans ce format, Best… I revient donc aujourd’hui en vinyle. Sa réédition constitue la première ressortie vinyle de cette compilation depuis sa publication originale, un rendez-vous forcément attendu par les fans et collectionneurs. Mais l’intérêt du disque ne tient pas seulement à son statut d’objet culte : sa sélection offre une remarquable porte d’entrée dans l’univers des Smiths.

Après la faillite de Rough Trade Records en 1989, le catalogue du groupe passe chez WEA. En 1992, le label réunit une sélection de titres issus des albums et des singles pour constituer Best… I et Best… II. Quatorze morceaux chacun, soit vingt-huit chansons au total, qui proposent une autre lecture de la carrière du groupe. Best… I atteint même la première place du classement britannique le 29 août 1992, preuve que les Smiths, séparés depuis cinq ans, continuent alors de susciter un engouement considérable.

L’intelligence de la compilation est de ne pas suivre une chronologie scolaire. Elle privilégie au contraire les contrastes. This Charming Man, placé en ouverture, donne immédiatement le ton. Guitare scintillante de Marr, tempo bondissant, mélodie irrésistible : le single de 1983 contient déjà tout le paradoxe des Smiths, une musique solaire portée par des paroles plus ambiguës. Leur passage dans Top of the Pops, avec Morrissey en chemise ample et brillante, plusieurs colliers autour du cou et un bouquet de glaïeuls à la main, achèvera de fabriquer leur image.

À ses côtés, William, It Was Really Nothing impose une pop nerveuse et mélancolique, What Difference Does It Make? rappelle l’efficacité mélodique du premier album,  Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before illustre la maturité acquise à l’approche de Strangeways  tandis que Girlfriend in a Coma, avec ses deux minutes, démontre la capacité du groupe à faire tenir une véritable tragédie dans un format pop miniature.

Mais Best… I vaut surtout pour les titres qui permettent de sortir du cadre des quatre albums studio. Half a Person et Rubber Ring sont de précieux exemples de cette face parallèle du groupe. Loin d’être de simples compléments destinés aux collectionneurs, ces faces B montrent combien Morrissey et Marr travaillaient leur répertoire au-delà des albums officiels. Rubber Ring, notamment, avec son atmosphère théâtrale et son refrain obsédant, possède tout d’un morceau essentiel.

Et puis il y a How Soon Is Now?. Six minutes quarante-cinq de tension, de solitude et de guitare hypnotique. Le titre, né en 1984, repose sur une invention sonore de Marr qui transforme la guitare en une sorte de machine tremblante et hallucinée. Il constitue l’un des sommets du disque et l’un des morceaux les plus immédiatement identifiables des Smiths. À l’opposé, Please, Please, Please, Let Me Get What I Want, en moins de deux minutes, condense toute la fragilité du groupe : une mélodie dépouillée, presque une prière, devenue l’une de ses chansons les plus populaires. Shoplifters of the World Unite, Sheila Take a Bow et Panic complètent ce portrait d’un groupe capable de passer du désespoir à l’insolence en quelques mesures. Panic, avec son refrain devenu emblématique, illustre notamment l’art de Morrissey pour transformer un sentiment de frustration en slogan générationnel. L’ordre des morceaux, intuitif plutôt que chronologique, permet ainsi des transitions étonnamment fluides entre ballades, pop nerveuse, rock et expérimentations.

Le second volume prolonge cette logique et permet de mesurer encore davantage la richesse du répertoire. The Boy With the Thorn in His Side, Heaven Knows I’m Miserable Now, Ask et Bigmouth Strikes Again figurent parmi les sommets immédiatement identifiables. Mais, là encore, l’intérêt réside dans les détours. The Headmaster Ritual ramène aux préoccupations adolescentes et à la violence de l’institution scolaire. Heaven Knows I’m Miserable Now, sous ses airs de ritournelle légère, transforme la déprime en tube. Ask injecte une énergie presque pop dans une chanson consacrée au manque de confiance et à la difficulté de trouver sa place. Et Bigmouth Strikes Again rappelle que Morrissey sait aussi manier l’autodérision et l’humour noir.
Le choix de Oscillate Wildly, instrumental signé Marr, est particulièrement révélateur. Sans le moindre mot de Morrissey, le morceau démontre que les Smiths ne reposaient pas uniquement sur leur chanteur et ses textes. La guitare de Marr pouvait à elle seule construire une atmosphère, une mélodie, presque un récit.

Nowhere Fast et Still Ill prolongent cette veine plus rock et plus directement sociale. That Joke Isn’t Funny Anymore installe une gravité nouvelle, tandis que Shakespeare’s Sister et Girl Afraid rappellent l’importance des singles et des faces B dans la discographie du groupe. Ces titres sont précisément ce qui distingue Best… d’une simple compilation de tubes : ils reconstituent une partie du patrimoine dispersé des Smiths.

Le disque avance ensuite vers Reel Around the Fountain, morceau emblématique du premier album, avant de basculer dans les ténèbres avec Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me. Et tout se termine avec There Is a Light That Never Goes Out. La boucle est parfaite. Là où This Charming Man ouvrait le parcours dans l’allégresse, There Is a Light le referme dans une chanson d’amour lyrique, romantique et fataliste devenue l’un des hymnes absolus des fans des Smiths.

C’est précisément cette construction qui donne aux deux compilations leur cohérence. Les Smiths n’ont jamais été un groupe dont il suffisait d’aligner les « tubes ». Leur singularité réside dans les écarts, les contradictions, les morceaux courts et les longues plages mélancoliques, les singles fulgurants et les faces B plus secrètes. Best… I et Best… II rendent justice à cette diversité.

Il serait donc réducteur de considérer ces deux disques comme de simples « best of » posthumes. Certes, les amateurs les plus obsessionnels possèdent déjà The Smiths, Meat Is Murder, The Queen Is Dead et Strangeways, Here We Come, sans oublier Hatful of Hollow ou Louder Than Bombs. Mais la discographie des Smiths possède une particularité : une part essentielle de leurs meilleures chansons a été publiée en singles ou en faces B plutôt que sur les albums studio.

Best… I et Best… II comblent précisément cette lacune. Ils réunissent des chansons devenues indispensables tout en rappelant que les Smiths ont construit leur légende autant dans le format single que dans celui de l’album. C’est aussi ce qui explique pourquoi ces compilations continuent de fonctionner auprès des nouvelles générations : elles racontent moins une discographie qu’un univers.

Et aujourd’hui, l’univers des Smiths reste extraordinairement vivant. Ils furent l’un des groupes majeurs des années 1980, adulés au Royaume-Uni et entourés d’une solide communauté de fans aux États-Unis. Leur influence sur le rock indépendant, la britpop et les groupes à guitares qui leur succéderont est immense. Trente-neuf ans après leur séparation, Morrissey et Marr continuent d’ailleurs d’être cités comme l’un des couples créatifs les plus fascinants et les plus explosifs de leur époque.

Ces deux rééditions ont donc une double vertu. Pour ceux qui découvrent les Smiths, elles constituent une entrée particulièrement efficace dans une œuvre où la mélancolie n’empêche jamais l’élégance, ni l’ironie. Pour les fidèles, elles permettent de retrouver des chansons parfois dispersées sur des singles devenus rares, des faces B et des albums difficiles à réunir autrement.

Jean-Christophe Mary

Best …1

1-This Charming Man
2-William, It Was Really Nothing
3-What Difference Does It Make?
4-Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before
5-Girlfriend in a Coma  6-Half a Person
7-Rubber Ring
8-How Soon Is Now?
9-Hand in Glove
10-Shoplifters of the World Unite
11-Sheila Take a Bow  12- Some Girls Are Bigger Than Others
13-Panic  -14- Please Please Please Let Me Get What I Want

Best …2
1-The Boy With the Thorn in His Side
2-The Headmaster Ritual
Johnny Marr / Morrissey
3-Heaven Knows I’m Miserable Now
4-Ask
5-Oscillate Wildly
6-Nowhere Fast
7-Still Ill
8-Bigmouth Strikes Again
9-That Joke Isn’t Funny Anymore
10-Shakespeare’s Sister
11-Girl Afraid
12-Reel Around the Fountain
13-Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me
14-There Is a Light That Never Goes Out

 

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