La réparation au cinéma : interview de Régis Wargnier

Quand on cite le nom de Régis Wargnier, on ne peut s’empêcher de penser à Indochine, avec Catherine Deneuve, Vincent Pérez, Jean Yanne. Le film est sorti il y a plus de trente ans au cinéma mais il reste toujours cher dans le cœur du public. D’ailleurs, quand Régis Wargnier est venu présenter à Nice, au Pathé Masséna, La réparation, son dernier film, les spectateurs n’ont pu s’empêcher de faire le rapprochement avec Indochine. Les deux films se déroulent en grande partie en Asie et sont emportés par un souffle romanesque. Mais la comparaison s’arrête là.

La réparation se situe de nos jours, dans le milieu de la gastronomie. Clovis Cornillac y est un célèbre chef. Quelques heures avant l’attribution de sa troisième étoile, il disparaît avec son second (Julien de Saint-Jean), au cours d’une partie de chasse. Il laisse sa fille (Julia de Nunez) seule aux commandes de son restaurant. D’abord désemparée, elle va essayer d’en savoir davantage sur cette double disparition.

Au cours d’une conférence de presse, Régis Wargnier est revenu sur la genèse du film.

France Net Infos : Comment vous est venue l’idée du film ? Vous êtes-vous inspiréd’une véritable disparition ?

Régis Wargnier : D’abord, j’avais écrit une histoire dont le personnage principal était déjà un chef. Dans sa vie, sa grande fille avait beaucoup d’importance. Ce n’était pas la même histoire, mais il y avait très vite une disparition parce que le chef réglait ses comptes lui-même avec un de ses copains qui avait violenté sa fille. Il se faisait justice lui-même et il partait. Et puis, je n’ai pas été au bout de ce projet, parce que je n’étais pas entièrement satisfait du scénario, donc j’ai préféré laisser tomber. Et puis, il y a trois ou quatre ans, j’ai assisté à l’impact d’une disparition dans une famille, dans un groupe de gens. Malgré moi, j’ai pu étudier les comportements avec le début qui n’est pas reçu comme vrai. On se dit au départ que c’est une blague;on se demande si celui qui a disparu était dépressif. Les gens s’interrogent les uns les autres. Et puis, peu à peu, cet état bizarre se prolonge. Puis la police intervient. Il y a 10 000 disparitions par an chaque année en France, et on ne les retrouve jamais. Ce sont souvent des gens qui partent à l’étranger, sous une autre identité. Je ne sais pas comment ils font. Puis, pour ceux qui restent, il y a les fausses bonnes nouvelles, il y a les rumeurs. Et j’ai vu ce que c’était, j’appelle ça la présence de cette absence parce que c’est quelque chose qui est dans la vie des gens ; ils ne peuvent pas s’en défaire. Il y en a qui réussissent finalement à réintégrer leur propre vie, à avancer. Et puis, il y en a d’autres qui ne veulent pas se résoudre à une absence. J’avais donc tout ça plus ou moins sous les yeux, parce que j’avais des témoignages de personnes différentes, touchées par la même disparition. C’était pour moi un matériau émotionnel, scénaristique, ou même romanesque, que je trouvais très intéressant. Et je me suis souvenu que j’avais démarré une histoire avec cette thématique, mais que l’histoire ne me plaisait pas. Et là, j’avais de quoi repartir. Et puis, très vite, j’ai mis l’Asie dans la boucle, en me disant, s’il disparaît, c’est en Asie parce que c’est là-bas qu’il a découvert sa vocation.J’ai gardé l’idée de la fille dont il était très proche. Et je suis parti là-dessus.

France Net Infos : L’histoire se situe dans le milieu de la gastronomie. Pourquoi ce choix ?

Régis Wargnier : J’ai toujours été attentif à ce que je mangeais, même si c’est souvent simple. Mais là, j’ai dû passer le coup d’accélérateur parce qu’il fallait effectivement que je trouve deux restaurants haut de gamme. Un en France et un, évidemment, en Asie. Ma première préoccupation, ça a été de trouver le lieu de l’accident : la plateforme, la falaise, la forêt. Ça, je l’ai trouvé pas loin de chez moi. Et après, il me suffisait de trouver un restaurant. J’en ai fait plusieurs en Bretagne. Et puis finalement, j’ai choisi celui qui n’était pas très loin du lieu principal, la forêt, et qui n’est pas très loin de chez moi non plus. Et quand il a fallu choisir le pays d’Asie, j’ai commencé par des repérages en Chine populaire puis je me suis rendu compte que je n’étais pas assez libre. Je me suis alors tourné vers Taïwan. C’était pour moi un bonheur de plus, parce que je ne connaissais pas. Donc, j’avais un œil neuf, ce qui est beaucoup plus intéressant. J’étais comme le personnage.

France Net Infos : Julia de Nunez est magnifique dans le film. Avez-vous pensé à elle après avoir vu la série sur Bardot ?

Régis Wargnier : J’avais, au départ, pensé à une autre actrice, mais ça ne s’est pas fait pour plein de raisons. Ce que j’aimais bien chez Julia, que j’avais vue dans Bardot, c’était la totale inconscience et l’audace à 20 ans, sans expérience de cinéma, un tout petit peu de cours de théâtre, rien d’autre, de devenir Bardot, sans savoir quel mythe elle a été et qu’elle est encore. Elle ne peut pas savoir. Elle ne l’a pas vécu en direct. Ses parents ou grands-parents peuvent lui en parler, mais elle ne sait pas ce qu’a été Bardot. Et je crois que c’est la seule manière de pouvoir la jouer, c’est de ne pas savoir l’importance de cette femme. Donc je trouvais ça assez gonflé. Quand je l’ai rencontrée, c’était dans un bar d’hôtel à Paris. Dans ces moments-là, je suis obligé d’être à la fois très présent avec elle et un tout petit peu en retrait, parce qu’il faut que je sois un peu voyeur. A un moment, quand elle va, je ne sais pas, dire quelque chose, hésiter, avoir un petit goût d’émotion, balbutier, il faut que je me dise, tiens, j’ai vu le personnage. Il faut être dedans et un peu en retrait. Et je pense que ça s’est passé. Dès le lendemain, je lui ai dit, allons-y. Elle a hésité un peu, parce que je pense qu’il y avait des choses dans le film qui pouvaient lui faire peur, comme la disparition du père. Je pense qu’ elle se disait qu’il fallait que tout ça que tout ça remonte pour son travail et pour son jeu d’actrice.

France Net Infos : Et Clovis Cornillac ? Aviez-vous pensé à lui dès le départ ?

Régis Wargnier : J’avais essayé d’avoir Clovis pour un ou deux films il y a quelques années mais il n’était pas libre. On se connaît bien. On a le même agent, ce qui facilite les choses. Quand j’ai pensé à lui, j’attendais d’avoir l’actrice, parce que je suis très sensible aux familiarités physiques. Pour le père de Julia, je n’aurais pas pris un petit brun. Puis, quand il a reçu le scénario, il a beaucoup aimé le rôle. Clovis est un homme honnête. Il a fait le film et je trouve qu’avec Julia, il y a une vraie filiation. D’ailleurs, ils se sont tout de suite sentis père et fille sur le plateau.

France Net Infos : La première scène du film est assez surprenante. Vous brouillez les pistes…

Régis Wargnier : J’aime bien l’idée de la fausse piste. Ce qui est très drôle, c’est qu’il y a deux jours, quelqu’un est venu à l’avant-première et qu’il a failli sortir, pensant qu’il s’était trompé de film. Je voulais que l’action aille assez vite. Poser les enjeux entre elle, son père, le second, son amant, la rivalité. Je voulais aller assez vite.

France Net Infos : Dix ans se sont écoulés depuis votre précédent film. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Régis Wargnier : Parce que je n’avais pas assez envie. On m’avait pourrant proposé des adaptations de livre à faire. Pendant ces années, j’ai été bien occupé. J’ai accepté une proposition de François Hollande d’entrer au Conseil économique et social. J’ai présidé des commissions au Centre du cinéma pour l’aide aux diffusions de la DVD, l’aide aux plateformes, l’aide à la numérisation. Même si je ne suis pas dans un film, je reste dans le cinéma. Et puis, je travaille dans la fondation Culture et Diversité, qui tente de donner l’égalité des chances aux jeunes issus des zones prioritaires vers les écoles d’art. J’ai fait entrer la FEMIS dans la fondation. Chaque année, on recrute 15 jeunes. Donc je ne suis peut-être pas créatif, mais toujours actif ! Et puis, j’ai écrit deux livres, dans lesquels il est question de cinéma. Je suis souvent invité dans des festivals.

France Net Infos : Dans le film, la musique est très importante. Vous retrouvez Romano Musumarra qui avait déjà composé la musique de « La Femme de ma vie »…

Régis Wargnier : Romano avait fait sa première musique de film avec moi. J’avais eu cette idée de chanson qui m’était venue. La petite chantait des mots d’amour sans savoir ce qu’elle disait. Ça faisait écho à ce que vivait sa mère.Ça a fait un succès qu’on n’attendait pas. À l’époque, Romano travaillait pour Jeanne Mas et Stéphanie de Monaco. Je suis resté ami avec Romano, même si j’ai travaillé avec d’autres musiciens. Récemment, il a composé un poème pour l’océan. Cinq mouvements.Le premier est très beau. J’écoute ça souvent quand je travaille. Il vient de traverser des moments difficiles. J’ai senti qu’il avait besoin qu’on le sorte de là. Je lui ai demandé de faire la musique du film. C’est un travail d’amitié. On se voit, on se parle souvent.Très vite, il a écrit des thèmes même sur le scénario. Il a demandé les premières images, le premier montage. Il a commencé à composer. Avec Romano, on a tout fait presque en continuité. J’aime bien sa musique parce qu’elle enveloppe le film. Je trouve qu’elle ne l’envahit pas. Elle ne l’écrase pas.

La réparation de Régis Wargnier avec Julia de Nunez, Clovis Cornillac, Julien de Saint-Jean au cinéma le 16 avril.

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