Rencontre avec Anna Apter, membre du jury du WAIFF

La comédienne, scénariste et réalisatrice Anna Apter, que l’on peut voir en ce moment dans la saison 2 de Bref, faisait partie du jury de la première édition du WAIFF (World Artificial Intelligence Film Festival) qui s’est tenue à Nice la semaine dernière. Un domaine auquel elle s’intéresse particulièrement puisqu’elle a réalisé pour Canal + D’autres vies que moi, une mini-série de format très court (deux minutes maximum) dont toutes les images ont été générées par l’IA. Avant qu’elle ne se rende au Pathé Gare du Sud avec les autres membres du jury pour dévoiler le palmarès, nous l’avons rencontrée à l’hôtel Aston où nous avons eu un échange passionnant autour de l’intelligence artificielle.

France Net Infos : Vous avez réalisé la série D’autres vies que moi avec l’I.A. Ce festival présente donc un grand intérêt pour vous, d’autant plus que vous faites partie du jury…

Anna Apter : On m’a beaucoup proposé de participer à des tables rondes autour de l’IA mais jamais d’être dans un jury. Je me suis dit que c’était l’occasion de voir un peu d’autres personnes qui se confrontent comme moi aux mêmes problématiques. Je suis curieuse de découvrir ce que d’autres proposent. L’IA est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Et puis, je suis très honorée d’être dans un jury aussi prestigieux.

France Net Infos : En tant que membre du jury, vous avez dû visionner plusieurs films. A quoi avez-vous été le plus sensible pour décerner le palmarès ?

Anna Apter : Les films qui m’ont le plus touchée, ce ne sont pas nécessairement ceux qui étaient le plus aboutis techniquement. Mais j’ai plutôt été attentive à l’idée, à l’histoire que ça racontait et à l’émotion que je pouvais ressentir. Il y a des films qui peuvent être faits avec l’I.A ou même sans I.A. , qui sont esthétiquement hyper précis, et qui ne me parlent pas. Mon ressenti sur ces sujets d’I.A., c’est quand même qu’on ne nous enlèvera pas notre créativité.

France Net Infos : Vous-même, vous utilisez l’IA comme un outil…

Anna Apter : Oui, l’IA est au service d’une idée. C’est un jouet. J’ai utilisé les I.A. dans deux projets où ça avait vraiment du sens d’y avoir recours. Dans un court-métrage, je parlais de nos existences artificielles sur les réseaux sociaux, de tous ces visages qu’on voit à travers des écrans et qui ne sont pas vraiment ce qu’on voit non plus. Ca faisait donc sens à ce moment-là. Ensuite, j’ai réalisé un programme court pour Canal+, où je m’inventais des vies. Chaque épisode est une forme de fantasme de la vie que je ne vivrai jamais. Et là aussi, ça faisait sens d’aller dans le registre de la rêverie, du fantasme et d’utiliser des outils qui permettent de voir ce qu’on ne pourra jamais voir. Mais je pense que ce n’est pas obligé de se limiter à une utilisation qui a du sens par rapport aux fond. Par exemple, sur les réseaux sociaux, je m’amuse un peu avec de nouveaux outils d’IA. Il y en a tous les jours. J’ai créé des personnages avec qui j’ai des interactions et c’est moi qui joue les autres personnages. Là, je suis plus sur une utilisation d’amusement. C’est un terrain de jeu incroyable !

France Net Infos : Forcément, l’I.A suscite des interrogations, de la crainte…

Anna Apter : Oui, mais ce que je trouve intéressant, c’est le fait que ça redistribue un peu les cartes. On n’a plus besoin d’avoir fait des études dans un domaine en particulier pour avoir des compétences. Dès lors qu’on aura des idées, un peu d’imagination, une forme de créativité, ces outils vont être là pour dire qu’il n’y a pas de limites. J’ai fait des études de théâtre. Même si je n’ai pas fait d’études de cinéma, j’ai une notion de l’image et je dessine. Aujourd’hui, les compétences techniques, objectivement, je ne pense plus qu’elles soient indispensables. Par contre, à partir du moment où quelqu’un a une idée, il a des outils à sa disposition. En fait, tout le monde peut utiliser l’I.A. Dans le lot, il va y avoir des choses intéressantes, et d’autres qui vont être juste une utilisation bête et méchante.

France Net Infos : Quand vous avez fait ces programmes pour Canal+, vous étiez seule… Qu’est-ce que cela fait de se dire qu’on n’a pas besoin d’équipe ?

Anna Apter : Je n’ai pas fait ces programmes pour me passer d’équipe. J’aurais bien aimé qu’il y en ait une. Je n’avais absolument pas de budget pour faire ce que je souhaitais faire. J’ai donc tout fait toute seule. J’ai eu la chance d’avoir eu plusieurs autres métiers ; j’ai été notamment graphiste et je maîtrise pas mal les logiciels. Donc, j’ai pu tout faire toute seule, mais j’aurais très bien pu avoir un monteur, des personnes à des postes que j’occupais. C’est génial, parce qu’on peut faire une série ou un film tout seul chez soi mais le désavantage, c’est justement qu’on est tout seul chez soi ! J’ai passé presque un an à faire ce programme sur Canal +, toute seule. A la fin, j’avais l’impression que je devenais folle ! I J’avais besoin de me confronter à de vrais humains !

France Net Infos : Vous avez tourné la série Bref pour Canal +. Là, vous étiez loin d’être seule !

Anna Apter : Justement, je faisais ce programme en même temps que je tournais Bref. C’était une bouffée d’air d’être sur le plateau avec des comédiens, des équipes techniques, des vraies personnes en chair et en os, avec qui je pouvais échanger. C’était assez salvateur d’avoir cette respiration, parce qu’on peut vite se perdre. J’avais un peu l’impression d’être Alice au pays des Merveilles ! Avec l’I.A, il y a ce côté vertigineux qui fait que tant qu’on n’a pas exactement ce qu’on souhaite, on peut recommencer à l’infini. Donc, à un moment, il faut savoir se mettre ses propres limites, sinon on peut vite tomber dans la dépendance.

France Net Infos : Dans votre série, vous parlez justement de cette dépendance…

Anna Apter : Oui, complètement. Comme c’était un programme court de deux minutes, je n’avais pas le temps de tout développer mais je voulais avoir ce personnage qui s’invente des vies et qui, au début, trouve ça hyper agréable. On est dans la rêverie, on est dans le fantasme, et puis d’un coup, ça devient presque glauque. Parce qu’à la fois mon personnage, à la fois moi, en tant que réalisatrice du projet, je tombais dans une addiction où je ne voyais plus la lumière du jour. C’est un peu ce que je voulais raconter. C’est quelqu’un qui s’invente sans cesse des vies, et qui passe à côté de la sienne. Moi, c’est ce que j’ai vécu. Après, je suis contente de l’avoir fait, mais c’est sûr qu’il y a un danger d’addiction à ces mondes parallèles, dans lesquels on peut inventer tout ce qu’on veut. Sur les réseaux sociaux, on veut donner une image exceptionnelle de sa vie, se montrer tel qu’on voudrait être perçu jusqu’au moment où il n’y a plus que nous. On devient les derniers spectateurs de son monde. Donc plus personne ne regarde ce qu’on fait à part nous-mêmes. Il y a une sorte de nombrilisme qui est aussi vertigineux.

France Net Infos : Et maintenant, quels sont vos projets ?

Anna Apter : Je suis en train de développer mon premier long métrage, dans lequel normalement je devrais jouer. Je parlerai un petit peu de la frontière entre le vrai et le faux , ce qui est quand même toujours un peu une obsession pour moi , je crois ! Mais ce sera dans un tout autre registre que ce que j’ai pu faire.J’ai aussi des projets de série mais ils sont vraiment au stade embryonnaire pour l’instant. Je viens de doubler un livre audio qui va sortir en mai.

France Net Infos : Et dans ce long métrage, allez-vous utiliser l’I.A ?

Anna Apter : Je ne sais pas encore. Si j’utilise les I.A, ce n’est pas dans l’idée de me séparer de vrais humains, ou de remplacer de vrais humains, mais plus dans l’idée que ce que j’ai envie de faire puisse ne pas coûter trop cher ! Je sais aussi que la contrainte m’aide aussi beaucoup à la création. Par exemple, quand j’ai fait mon tout premier court-métrage pour le festival Nikon, c’était vraiment le tout tout début des premiers outils d’IA. C’était extraordinaire mais c’était quand même assez limité par rapport à aujourd’hui. C’est dans cette contrainte que j’avais trouvé des choses. Plus les outils s’offrent à nous et plus les possibilités sont grandes, et plus, à titre personnel, je peux me sentir un petit peu perdue en me disant que je ne sais plus par où commencer. Il y a tellement de possibilités. C’est génial parce que ça débride la créativité mais j’ai quand même besoin de cadre.

France Net Infos : Avec les possibilités qu’offre l’I.A, les frontières entre le vrai et le faux sont de plus en plus fines…

Anna Apter : Ce qu’on crée avec l’ IA, ce n’est pas réel, mais c’est dans notre monde réel. Quand j’ai découvert dans le making-of du Loup de Wall-Street qu’il y avait beaucoup de plans où les paysages et les figurants avaient été recréés, je me suis dit que je ne m’étais pas posé de question en voyant le film. Je le regarde avec toujours autant de plaisir. Je pense qu’on va être amenés à se détendre un petit peu sur ce désir de vouloir à tout prix savoir quand quelque chose est fait en IA. Le vrai et le faux vont être de plus en plus mélangés. La frontière va être invisible et peut-être qu’on partira du principe que peut-être que les images sont en IA et qu’on ne cherchera pas à le savoir absolument.

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