WORLD JAZZ « Un voyage en 100 disques » : le jazz cette musique sans frontières !

Et si le jazz était par nature une musique sans frontières ? Dans World Jazz, un voyage en 100 disques, Lionel Besnard explore les multiples façons dont le jazz s’est transformé au contact des musiques du monde. De Django Reinhardt à Mulatu Astatke, de la bossa-nova aux traditions indiennes, de l’Afrique du Sud au Japon, cette anthologie érudite montre comment cette  musique née aux États-Unis s’est constamment réinventée au contact d’autres cultures. Un périple érudit et passionnant. 

Le jazz a beau avoir un berceau — les États-Unis, et plus particulièrement le Sud — son histoire est celle d’une musique qui n’a cessé de circuler. En voyageant, il a croisé d’autres traditions, d’autres instruments, d’autres rythmes. C’est cette histoire des échanges, des filiations et des réappropriations que Lionel Besnard entreprend de raconter dans World Jazz, un voyage en 100 disques, publié aux éditions Le Mot et le Reste. L’ouvrage ne se contente pas d’aligner cent albums comme une sorte de discothèque idéale.

Pour comprendre cette démarche, il faut lire attentivement le long prélude d’une quarantaine de pages qui ouvre l’ouvrage. L’auteur y pose les bases de ce qu’il appelle le « World Jazz ». Lionel Besnard désigne un processus de transformation du jazz lorsque celui-ci rencontre une tradition musicale locale, s’y confronte, en absorbe certains éléments et finit par produire une musique nouvelle qui n’appartient plus tout à fait à l’un ou à l’autre univers. Il défend l’idée d’un jazz qui au fil des années n ‘a eu de cesse de se réinventer au contact des cultures qu’il a rencontré et nous explique comment ces échanges, parfois naturels, parfois surprenants, ont contribué à maintenir cette musique en perpétuel mouvement.

C’est cette circulation que Lionel Besnard -en éminent connaisseur-nous raconte ici. Son voyage commence notamment par l’accordéoniste belge Gus Viseur, figure majeure du swing et du musette dans les années 1930, dont les enregistrements du Hot Club de France et Swing, son label associé, ont été longtemps méprisés par certains puristes avant d’être réhabilités par les compilations de Frémeaux & Associés. On croise ensuite Django Reinhardt, dont le coffret 1934-1953 rappelle combien l’essentiel de sa production appartient à l’âge d’or du 78-tours.

Le périple traverse naturellement l’Atlantique. Avec Getz/Gilberto, enregistré en 1964, Stan Getz et João Gilberto font dialoguer le cool jazz américain avec la bossa-nova brésilienne. Plus loin, Archie Shepp et ses compagnons du Pan-African Festival d’Alger plongent le jazz dans un environnement musical africain, tandis que Dollar Brand — futur Abdullah Ibrahim — et Chris McGregor témoignent de la richesse des échanges entre jazz américain et traditions sud-africaines. La Caraïbe occupe également une place essentielle. Les rythmes cubains de Chucho Valdés ou de Ray Barretto, le jazz jamaïcain de The Workshop Jazz, où l’on retrouve de futurs grands noms du ska comme Tommy McCook, Roland Alphonso ou Don Drummond, montrent combien les musiques populaires ont nourri le langage jazz.

 Le livre réserve aussi de belles découvertes. Le Japonais Hideo Shiraki et son Quintet – Sakura Sakura font entrer dans le jazz les sonorités traditionnelles japonaises. L’Éthiopien Mulatu Astatke impose ses gammes pentatoniques sur un jazz devenu immédiatement reconnaissable — son morceau Yèkèrmo Sèw connaîtra même une nouvelle vie grâce à la bande originale de Broken Flowers de Jim Jarmusch. Moses Taiwa Molelekwa, Stefano Di Battista, Mario Canonge, John McLaughlin ou Anne Paceo complètent cette vaste cartographie. De disque en disque, Besnard montre ainsi que le métissage n’est pas une mode récente, mais l’une des conditions mêmes de la vitalité du jazz. Dans Floating Point, John McLaughlin mêle notamment jazz fusion, musiques indiennes et modernité électrique. Avec Fables of Shwedagon, Anne Paceo poursuit à son tour cette recherche d’un langage ouvert aux traditions et aux imaginaires venus d’ailleurs. Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence de cette sélection. Les cent albums ne constituent pas un simple catalogue : ils dessinent une histoire parallèle du jazz, faite de migrations, d’appropriations, de rencontres et parfois de télescopages improbables. Le jazz apparaît moins comme un genre figé que comme une langue capable d’apprendre sans cesse de nouveaux accents.

De l’accordéon musette aux rythmes cubains, des gammes éthiopiennes aux traditions japonaises, des percussions africaines aux musiques indiennes, World Jazz raconte un jazz qui n’a cessé de se réinventer en allant voir ailleurs. Un livre à lire, donc, mais surtout à écouter. Chaque chapitre donne envie de poser un album sur la platine, d’en découvrir un autre et ainsi de suite afin de prolonger le voyage. Après avoir refermé cet ouvrage, on ne regarde plus les frontières musicales de la même façon. Le jazz lui, les a franchies depuis bien longtemps

Jean-Christophe Mary

WORLD JAZZ. UN VOYAGE EN 100 DISQUES LIONEL BESNARD

256 pages  isbn: 978-2-38431-883-4  Musiques

 

 

 

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