Flea « Honora » : le nouveau souffle jazz du bassiste des Red Hot Chili Peppers !

Le bassiste des Red Hot Chili Peppers réalise enfin son rêve d’enfant : devenir un véritable trompettiste de jazz. Flea s’est entouré de  plusieurs stars de la scène jazz de Los Angeles, de Jeff Parker à Josh Johnson, en passant par Anna Butterss, Thom Yorke et Nick Cave. Le résultat ? Un album contemplatif, élégant et profondément personnel, où fusion, jazz atmosphérique et groove hypnotique dialoguent avec une rare sincérité.

Depuis plus de quarante ans, Michael Balzary, alias Flea, incarne l’énergie volcanique des Red Hot Chili Peppers. Bassiste bondissant, showman survolté, compagnon de route de Anthony Kiedis, Chad Smith et John Frusciante, il a aussi participé à plusieurs projets en dehors du groupe californien, collaborant avec Thom Yorke au sein d’Atoms for Peace, avec Janet Jackson ou encore LL Cool J. Pourtant, malgré cette carrière tentaculaire, Honora constitue son premier véritable album solo.

Après la sortie de deux albums des Red Hot Chili Peppers en 2022 et une gigantesque tournée mondiale, Flea a ressenti le besoin de faire une pause et de renouer avec ses racines musicales. Enfant, avant même de devenir l’un des bassistes les plus reconnaissables de la planète rock, il rêvait de jazz et de trompette. À l’approche de la soixantaine, il s’est imposé une discipline quasi monastique : pratiquer quotidiennement la trompette pendant deux ans afin d’enregistrer enfin le disque qu’il portait en lui depuis des décennies. Inspiré par l’histoire de son arrière-arrière-grand-mère, qui donne son nom à l’album, Honora devient alors bien plus qu’un simple projet parallèle : un retour intime à lui-même.

Dès les premières mesures, ce projet n’a rien d’un divertissement de rock star. Honora est une œuvre habitée, un disque de jazz contemporain nourri de fusion, de funk et d’échappées atmosphériques, où Flea puise des éléments rock dans l’ombre portée par le jazz. Une musique de respiration, de textures et d’instinct, bien loin des explosions abrasives qui ont fait la réputation des Red Hot Chili Peppers.

Pour enregistrer cet album, Flea a bénéficié des conseils précieux de Rickey Washington, flûtiste et saxophoniste de légende, père du saxophoniste Kamasi Washington. Autour de lui, le musicien a réuni une constellation d’artistes issus de la scène jazz de Los Angeles : le guitariste Jeff Parker, les membres du ETA IV Quartet — le saxophoniste et producteur Josh Johnson et la contrebassiste Anna Butterss — ainsi que le batteur Deantoni Parks. Parmi les invités figurent également Thom Yorke, Nick Cave, Warren Ellis, mais aussi les Red Hot Chili Peppers John Frusciante et Chad Smith. Flea compose six des dix morceaux ; quatre reprises complètent ce disque aux contours mouvants. Car Honora est avant tout un disque de fusion au sens noble du terme. Flea y puise des éléments funk et rock dans l’ombre portée du jazz. Son admiration indéfectible pour Miles Davis transparaît d’ailleurs tout au long de l’album. Flea ne cherche jamais à prouver qu’il peut “jouer jazz”. Il construit plutôt un langage personnel, où la spontanéité funk de son passé dialogue avec un jazz contemplatif et moderne. L’album navigue entre spiritual jazz, néo-bop, jazz fusion et l’ambient, avec une liberté qui rappelle parfois les grandes heures du label ECM ou les expérimentations électriques des années 70.

Le véritable fil conducteur de l’album reste l’enthousiasme débordant de Flea à interpréter ces dix titres. Le disque s’ouvre sur le court instrumental « Golden Wingship », comme une mise en apesanteur avant « A Plea », morceau jazz-funk fluide porté par Mauro Refosco aux percussions, Vikram Devasthal au trombone et Rickey Washington à la flûte. Les deux derniers livrent des solos captivants, tandis que Flea intervient avec un spoken word fiévreux et engagé. Le morceau avance comme une longue transe urbaine, entre groove spirituel et tension politique.

Le superbe « Traffic Lights » a été coécrit avec Josh Johnson et Thom Yorke, qui y joue du piano, du synthétiseur et chante d’une voix presque murmurée. Au Fender Rhodes, Nathaniel Walcott apporte une texture souple et soulful à cet exercice de jazz-pop. La musique avance comme un rêve éveillé. Ici es harmonies flottent, les rythmes ondulent, tandis que Yorke semble chanter depuis un autre espace-temps. Le morceau pourrait presque trouver sa place dans l’univers de The Smile tant il joue sur l’élasticité des climats et la sophistication des harmonies. Avec ses onze minutes, « Frailed » est le morceau le plus long du disque et probablement le plus ambitieux. Ce voyage labyrinthique dans un jazz avant-gardiste et lyrique voit John Frusciante jouer de la trompette tandis que Warren Ellis, compagnon de route des Bad Seeds, apporte ses interventions de flûte alto et d’alto. L’atmosphère sombre et la trame rythmique chatoyante mettent en valeur le jeu intuitif et subtil de la trompette de Flea ainsi que la guitare de Jeff Parker. Le morceau évoque une dérive hypnotique, quelque part entre film noir des années 70 et méditation cosmique. « Morning Cry » poursuit cette exploration avec un néo-bop à la mélodie complexe et incisive, porté par une attaque rythmique ample et syncopée. Le solo de trompette de Flea impressionne par sa liberté tandis que la guitare pointilliste de Parker dialogue avec lui dans un jeu d’équilibre permanent. Impossible ici de ne pas penser à Miles Davis période In a Silent Way ou à Wayne Shorter sur Nefertiti. L’admiration de Flea pour Miles Davis traverse tout l’album : « Traffic Lights » et « Frailed » reposent d’ailleurs sur le même principe que In a Silent Way, ce fameux gyroscope sonore où le mouvement semble se confondre avec l’immobilité.

Le sommet émotionnel du disque arrive peut-être avec « Maggot Brain », reprise du classique de Funkadelic signé George Clinton et Eddie Hazel. Flea y brille de mille feux. Introduit par quelques mots parlés, le morceau devient une véritable ballade jazz portée par la flûte de Derek Davis, la trompette de Flea, le vibraphone ample de Sasha Berliner et les clarinettes de Brian Walsh. L’arrangement de Josh Johnson fait littéralement planer les instruments à vent sur la progression harmonique du titre original tandis que Flea se faufile les lignes mythiques tracées autrefois par Eddie Hazel. Cette relecture transforme le morceau originel en une vaste ballade jazz traversée d’une émotion presque funéraire Le résultat est d’une puissance incroyable, une œuvre d’une beauté saisissante où la douleur et la grâce coexistent en permanence.

Autre moment de grâce : « Wichita Lineman », interprétation magistrale et vibrante du classique de Jimmy Webb popularisé par Glen Campbell. Nick Cave y apporte une gravité vocale bouleversante, s’investissant corps et âme dans les paroles. Parker, Butterss, Parks et Refosco optent pour une instrumentation minimaliste qui laisse toute la place au chant et au magnifique solo de « flumpet » de Flea —un  hybride entre bugle et trompette — d’une élégance folk crépusculaire et jazz de chambre remarquable.

La magnifique interprétation instrumentale de « Thinkin’ About You » de Frank Ocean offre quant à elle une parenthèse suspendue. Menée par le duo Flea (à la trompette et à la basse électrique), et Anna Butterss (à la contrebasse), accompagnés par une section de cordes arrangée par Nathaniel Walcott, cette relecture transforme le standard R&B en méditation mélancolique et lumineuse. Le classique d’Ann Ronell, « Willow Weep for Me », devient quant à lui un bel exercice de jazz mélodique électro, où les textures modernes dialoguent avec une écriture héritée des standards américains. Enfin, le morceau de clôture « Free as I Want to Be » réunit Flea, Parker, Parks et Johnson au piano, accompagnés d’un chœur de dix voix dans une procession jazz-funk spirituelle qui referme l’album comme une cérémonie collective.

Avec Honora, Flea signe plutôt une œuvre profondément personnelle, née d’un désir ancien enfin accompli. Cet album important dans sa carrière révèle une autre facette de son talent, celle d’une œuvre audacieuse, magnifiquement interprétée, portée par une production atmosphérique empreinte de chaleur, d’âme et de passion. Un disque habité, profondément humain, qui pourrait bien compter parmi les plus belles surprises musicales de l’année. A noter que Flea sera en concert à l’Alhambra les 28 et 29 MAI. Qu’on se le dise !

 Jean-Christophe Mary

 « Honora » (Nonesuch / Warner)

 1-Golden Wingship (Flea)

2-A Plea (Flea)

3-Traffic Lights  (Flea / Josh Johnson / Thom Yorke)

4-Frailed (Flea)

5-Morning Cry (Flea)

6-Maggot Brain (George Clinton / Eddie Hazel)

7-Wichita Lineman (Jimmy Webb)

8-Thinkin Bout You (Frank Ocean / Shea Taylor)    

9-Willow Weep for Me (Ann Ronell)

10-Free as I Want to Be (Flea)

 

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