Figure majeure de la musique britannique depuis plus de trente-cinq ans, Damon Albarn a bâti une œuvre qui déborde largement le cadre de la Britpop. De Blur à Gorillaz, en passant par The Good, The Bad & The Queen, Rocket Juice & The Moon, Mali Music, ses opéras, ses musiques de films et ses albums solo, le musicien londonien n’a cessé de réinventer son langage artistique. Avec Damon Albarn « De Blur à Gorillaz », Paul signe un ouvrage aussi ambitieux que son sujet : une exploration méthodique, chronologique et particulièrement documentée d’une discographie parmi les plus riches de la musique contemporaine.
C’est précisément parce que la production de Damon Albarn est devenue gigantesque au fil des décennies que ce copieux volume prend tout son sens. Là où de nombreuses biographies s’attachent essentiellement à la période Blur ou à l’aventure Gorillaz, Paul choisit une approche différente : raconter l’artiste à travers l’intégralité de son œuvre enregistrée. Chaque album est disséqué au scalpel selon un déroulement méthodique et chronologique. Les analyses sont enrichies de déclarations de Damon Albarn, Graham Coxon, Stephen Street et de nombreux collaborateurs, donnant au récit une densité documentaire qui le rend particulièrement vivant.
Avant d’aborder les disques, l’auteur revient sur les années fondatrices. Né en 1968 à Whitechapel dans l’est de Londres, Damon Albarn grandit dans un environnement artistique où se croisent théâtre, design, télévision et musiques du monde. Adolescent solitaire, lecteur de Hermann Hesse et passionné par les cultures étrangères, il rencontre Graham Coxon à la Stanway School dans l’Essex. Rejoints par Dave Rowntree puis Alex James, ils fondent Seymour avant de devenir Blur en 1990. Une rencontre décisive qui allait modifier durablement le paysage musical britannique.
La première grande partie de l’ouvrage, consacrée à Blur, constitue à elle seule une passionnante histoire du rock anglais des années 1990.
L’analyse débute naturellement avec Leisure (1991), premier album encore marqué par les influences baggy et shoegaze mais déjà porté par l’écriture mélodique d’Albarn. Avec Modern Life Is Rubbish (1993), le groupe opère une rupture spectaculaire avec l’Amérique du grunge. Albarn choisit de réhabiliter une certaine idée de l’identité britannique, nourrie autant par les Kinks que par la vie quotidienne anglaise. Le chapitre consacré à Parklife (1994) figure parmi les plus passionnants. Paul revient notamment sur la genèse de « Girls & Boys », satire légère des relations sentimentales interchangeables observées lors de vacances à Majorque. L’album fait d’Albarn le chroniqueur ironique d’une Angleterre à la fois populaire, excentrique et mélancolique.
Avec The Great Escape (1995), le livre replonge le lecteur dans la fameuse guerre médiatique opposant Blur à Oasis, alors que les frères Gallagher triomphent avec Definitely Maybe puis What’s The Story Morning Glory?. La naissance de « Country House », inspirée par Dave Balfe après la vente de Food Records à EMI, illustre parfaitement l’humour social qui caractérise alors l’écriture d’Albarn. L’album Blur (1997) marque un tournant majeur. Alex James y est cité : « 1997 est l’année où nous sommes devenus un vrai groupe de rock ». Influencé par le rock indépendant américain, le disque rompt avec les codes de la Britpop. L’auteur rappelle également combien cette période est marquée par la relation tumultueuse entre Damon Albarn et Justine Frischmann. L’étude de 13 (1999) apparaît comme l’un des sommets du livre. Paul souligne que sa célèbre pochette est une œuvre de Graham Coxon lui-même. Les pages consacrées à cette époque évoquent les excès, les fêtes et les nuits interminables souvent animées par Jamie Hewlett, alors colocataire d’Albarn et futur cofondateur de Gorillaz. La présence de William Orbit à la coproduction contribue à faire de cet album une œuvre profondément singulière.
Le chapitre consacré à Think Tank (2003) décrit avec précision une période de crise. Entre l’alcoolisme de Graham Coxon, ses hospitalisations successives, les tensions internes et l’installation d’un studio provisoire au Maroc, Blur traverse l’une de ses épreuves les plus délicates. L’auteur revient également sur « Don’t Bomb When You’re The Bomb », réaction directe à la guerre en Irak.
Lorsque paraît The Magic Whip (2015), Blur retrouve les studios après douze années de silence discographique. Entre-temps, Graham Coxon a mené une riche carrière solo, Dave Rowntree s’est tourné vers le droit tandis que Damon Albarn multipliait les projets : Gorillaz, The Good, The Bad & The Queen, Rocket Juice & The Moon, Mali Music, opéras, musiques de films et l’album solo Everyday Robots. Le retour est triomphal et le disque atteint la première place dans plusieurs pays.
Enfin, The Ballad of Darren (2023) clôt cette histoire avec une élégance crépusculaire. Paul s’attarde notamment sur « St Charles Square », texte cauchemardesque où fantômes, griffes invisibles et pièces qui se referment traduisent les angoisses persistantes d’un homme confronté au temps qui passe.
L’auteur complète cette exploration par les albums live qui jalonnent l’histoire du groupe : Live at the Budokan, les deux concerts historiques de Hyde Park en 2009, Parklive enregistré lors des Jeux olympiques de Londres et le récent Live at Wembley Stadium, témoignage de deux soirées triomphales à guichets fermés.
La seconde moitié de l’ouvrage est consacrée à Gorillaz, sans doute le projet le plus audacieux de Damon Albarn.
Paul retrace la naissance de ce groupe virtuel imaginé avec Jamie Hewlett, peuplé de personnages animés devenus aussi célèbres que les musiciens eux-mêmes. Cette invention permet à Albarn d’échapper définitivement aux limites du format rock traditionnel.
Chaque album est analysé avec soin : Gorillaz (2001), Demon Days (2005), Plastic Beach (2010), The Fall (2010), Humanz (2017), The Now Now (2018), Song Machine (2020), Cracker Island (2023) et The Mountain (2026). L’auteur montre comment chacun de ces projets élargit encore davantage le territoire artistique du musicien.
Les albums live occupent également une place importante : Sarm Studios Session, Demon Days Live at the Manchester Opera House, Live at the Forum ou encore Demon Days Live Apollo Theater. Un chapitre est également consacré aux EP, compilations et raretés du groupe.
Le livre s’achève enfin sur les réalisations personnelles d’Albarn : Democrazy, Everyday Robots et The Nearer The Fountain, More Pure The Stream Flows, révélant un artiste plus introspectif mais toujours aussi aventureux.
L’iconographie mérite une mention particulière. Loin du simple album souvenir, elle accompagne véritablement le propos.
Les illustrations reposent principalement sur les pochettes de disques qui jalonnent la carrière d’Albarn. Cette orientation éditoriale s’avère particulièrement pertinente. Des lévriers de Parklife aux univers graphiques de Jamie Hewlett pour Gorillaz, en passant par les peintures de Graham Coxon ou les visuels futuristes de Plastic Beach, chaque image raconte une étape de l’évolution artistique du musicien.
Cette succession de pochettes agit comme une histoire parallèle. Elle permet de mesurer visuellement les métamorphoses successives d’un artiste qui n’a jamais cessé de remettre en question sa propre identité.
Par son ampleur documentaire, sa rigueur analytique et sa remarquable organisation, Damon Albarn : De Blur à Gorillaz s’impose comme l’un des ouvrages les plus complets consacrés au musicien britannique. Plus qu’une biographie, Paul livre une véritable histoire discographique de l’un des créateurs les plus influents de sa génération. Une somme passionnante qui éclaire aussi bien l’aventure Blur que l’ambition sans cesse renouvelée de Gorillaz et des multiples projets d’un artiste qui n’a jamais accepté les frontières musicales.
Jean-Christophe Mary
Informations bibliographiques
Titre : Damon Albarn : De Blur à Gorillaz
Auteur : Paul Gachet
Éditeur : Éditions du Layeur
Collection : Music Book
Date de parution : 2026
Pagination : 272 pages
Format : 16 x 24 cm, relié
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