Jusqu’au 26 juillet, Gabrielle Lazure est à Avignon, sur la scène du Théâtre du Petit Chien, dans Elia, généalogie d’un faussaire, une pièce écrite par Jean-Loup Horwitz. En juin dernier, c’est au Festival de Télévision de Monte-Carlo que nous l’avons rencontrée. Elle était membre du jury fiction aux côtés notamment de Judith Light et de Rachel Griffiths. Au cours d’un entretien passionnant, Gabrielle Lazure nous a parlé de la pièce, de son roman A la recherche du plaisir perdu paru il y a quelques mois mais aussi de sa carrière.
France Net Infos : Au Festival de Télévision de Monte-Carlo, vous étiez membre du jury présidé par Judith Light. C’était une belle expérience…
Gabrielle Lazure : Judith a été super. Elle nous a dit que dans le monde dans lequel on est en train de vivre, il est bon d’essayer de voir s’il y a des choses qui nous donnent envie de se rassembler plutôt que de s’isoler. Quand on est dans un endroit comme ça, on rencontre de nouvelles personnes. On vit des moments privilégiés et tellement riches. Tous nos échanges dans le jury ont été assez extraordinaires, parce qu’il y avait ce climat de bienveillance dès le départ. On était tous hypersensibles aussi, donc il y a des choses qui nous ont vraiment touchés.
France Net Infos : Vous serez à Avignon au théâtre du Petit Chien dans Elia, généalogie d’un faussaire de Jean-Loup Horwitz. Quel personnage interprétez-vous ?
Gabrielle Lazure : Je joue le rôle d’une Américaine. C’est amusant parce que je suis née à Philadelphie d’une mère Américaine et d’un père Québécois. Mais c’est une pièce sur le devoir de mémoire par rapport aussi à la génération qui a suivi la Shoah. Le personnage principal a été abandonné sur un trottoir lorsqu’il était bébé. Il ne sait donc pas vraiment qui il est. Il a grandi dans des orphelinats et dans des familles d’adoption. Je joue une femme qui va débarquer dans son atelier d’artiste pour lui acheter apparemment un tableau. Mais en réalité, elle veut lui donner des informations sur son père. Au moment de mourir, il a emporté ce secret en lui. Quand on a vécu des choses très fortes, on peut avoir du mal à parler et tous ces secrets peuvent avoir des effets sur les générations d’après. Le fait de raconter, de transmettre toute la vie de son père, va libérer mon personnage et lui permettre un peu de se sentir mieux. Le sujet est difficile, mais il est abordé d’un point de vue assez léger. Il y a pas mal de mouvements, parce qu’il va y avoir deux zones différentes. Lui, il raconte toute son enfance, sa jeunesse. Et moi, comme il me met dehors dès le début, je me retrouve dans une chambre d’hôtel à Marseille, avec une caméra, à travers laquelle je vais raconter l’histoire du père. Ca donne visuellement un univers qui est un peu plus complexe. C’est intéressant.
France Net Infos : La pièce aborde un sujet fort. Le devoir de mémoire est important, surtout dans le monde dans lequel on vit….
Gabrielle Lazure : Comme le monde va mal en ce moment, c’est pas mal aussi de rappeler un peu des choses historiques pour éviter qu’elles se reproduisent et pour donner aussi un petit peu d’espoir. C’est important qu’on puisse faire des liens entre le passé et le présent, parce que parfois on est un peu perdu. Ce qui se passe en ce moment est tellement énorme. On a envie de se réveiller de ce cauchemar dans lequel on vit et le fait de savoir qu’il y a eu d’autres cauchemars dans l’Histoire et qu’on a fini par s’en sortir, peut donner un peu d’espoir.
France Net Infos : Ce que vous dites sur l’Histoire peut aussi s’appliquer à la vie de chacun d’entre nous…
Gabrielle Lazure : Oui, c’est comme dans la vie privée : on peut avoir des périodes difficiles où on tombe et où on a l’impression que ça va aller de plus en plus mal et puis d’un seul coup, les choses redémarrent. Dans la pièce, à un moment, j’ai une réplique où je dis que le père répétait souvent que la vie est un printemps éternel. C’est vrai que c’est toujours un recommencement et il faut toujours avoir de l’espoir. On a tous un grand instinct de survie et il faut avancer. Regarder en arrière si ça nous permet d’éclaircir peut-être le présent et éventuellement le futur, c’est bien mais il ne faut pas regarder en arrière pour vivre en arrière. C’est comme les acteurs qui disent que c’était mieux avant ou qu’ils travaillaient davantage avant. Le monde évolue. On se pose plein de questions qui peuvent être inquiétantes, mais il y a toujours des bons côtés. L’intelligence artificielle peut faire peur, surtout dans notre métier mais il faut savoir s’en servir. Il faut que l’humain reste.
L’avantage d’avancer dans la vie, c’est qu’on se libère de pas mal de choses et qu’on n’a plus envie de perdre du temps à faire des choses qu’on n’a pas envie de faire. On va à l’essentiel. Je me dis que ça aurait été bien d’avoir cette sensation-là, plus jeune, à 20 ans. On se serait moins embêté, mais je pense que c’est l’expérience. Ca se fait naturellement d’essayer. Quand on a un enfant, on essaie de lui transmettre des choses donc j’espère que ma fille, elle, comprendra les choses plus tôt que moi. La génération qui suit va peut-être aussi s’améliorer et profiter de ce qu’on a pu vivre et faire ses propres expériences. La vie, c’est plein de mystères, mais c’est tellement beau !
France Net Infos : Vous avez démarré votre carrière jeune. Avez-vous perçu évolution dans le métier, surtout depuis le mouvement #MeToo ?
Gabrielle Lazure : C’est vrai que le métier a tellement changé. En tant qu’actrice, je n’ai pas particulièrement subi d’abus de la part de gens du métier, mais, plus jeune, comme mannequin et peut-être plus en tant qu’actrice, j’étais toujours obligée de développer une sorte de réflexe de survie, une stratégie. Au lieu de juste faire son travail, et d’essayer d’être reconnu ou apprécié pour juste du travail bien fait, il y avait toute cette phase de séduction qu’il fallait arriver à surmonter. Dans la personne qui vous filme, il y a une part de désir mais il faut aller au-delà de tout ça. Je reconnais que j’ai déployé beaucoup d’énergie, et puis j’ai dit non à certains déjeuners, à certaines choses qui ont fait que probablement, je n’ai pas fait certains films. J’ai évité de voir certaines personnes où j’ai senti que ce n’était pas à 100% professionnel et qu’il y avait quand même une autre intention derrière la rencontre, et alors j’ai juste dit non. C’est pour ça que je n’ai pas eu de problème, mais c’est peut-être pour ça aussi que j’ai eu moins de possibilités aussi.
Je trouve que c’est génial que tout ça sorte maintenant, et qu’on puisse crever l’abcès. Cela dit, moi je suis la première pour détendre l’ambiance sur un plateau, à faire des blagues de cul ! On marche quand même un peu sur des œufs en ce moment. Il faut faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on fait. Je pense que c’est peut-être une période de transition, où on prend de nouvelles marques. Il y a de nouvelles frontières qui vont se dessiner, je trouve ça génial. Par exemple dans les scènes d’amour, il y a maintenant des coordinateurs d’intimité. Je n’ai pas encore fait de scène d’amour dans ces conditions-là et je ne sais pas si on me redemandera d’en faire un jour, mais je trouve ça super. A mon époque, quand j’ai commencé, dans les années 80, il n’y avait pas de numérique, il n’y avait pas de portable, c’était plus simple donc on disait, ce jour-là, c’est la scène d’amour, il n’y aura pas de photographes sur le plateau. C’était clair. Le fait d’avoir aujourd’hui des coordinateurs d’intimité permet d’avoir une certaine distance. Je pense que, d’une certaine manière, ça donne au réalisateur plus de liberté, parce qu’il n’y a pas de danger ; ça le rassure.
France Net Infos : Vous avez publié A la recherche du plaisir perdu (éditions Héloïse d’Ormesson). Vous n’avez pas hésité à employer des mots crus…
Gabrielle Lazure : C’est de l’écrit évidemment et si un jour, c’est adapté pour une plateforme, ou pour le cinéma, il n’y aura pas besoin de mettre tous ces détails crus ; on n’a pas besoin de voir tout ce qu’on raconte quand on écrit. Cette volonté de dire les choses d’une manière très crue, ça vient aussi du fait qu’on dise que les femmes, après 50 ans, deviennent invisibles. C’est vrai, je l’ai constaté. Tout doucement, on se rend compte, même à 35-40 ans, que le regard des hommes change sur les femmes. Arrivée à un certain âge, la femme est transparente, on ne la voit plus. J’avais envie de raconter ce qui se passe à l’intérieur du corps de cette femme-là. C’est tabou, on n’en parle pas, et il y a un côté même dégoûtant, sale. Les femmes de ma génération, ou même beaucoup plus jeunes, font une croix sur leur vie intime parce que leur conjoint est parti avec une plus jeune. J’en connais pas mal parmi mes amies ! C’est aussi ce qui m’a motivée pour écrire le livre. Quand on a 45, 50 ans, au moment de la ménopause, on a une baisse de libido, donc on peut avoir moins de désirs sexuels. Ca veut dire que les femmes, pendant les 30 ou 40 dernières années de leur vie, ne vont avoir aucune intimité ? Moi, je ne trouve pas ça normal, parce que c’est aussi une source d’énergie ; ça peut être une source de créativité. C’est bon pour la santé ; c’est prouvé par l’Organisation mondiale de la santé ! C’est important de pouvoir s’accepter à chaque âge de la vie. Moi, j’ai 68 ans et je sais très bien que je ne peux plus avoir le corps d’une femme de 30 ans, c’est normal. Dans mon livre, je raconte une histoire qui n’est pas la mienne mais qui a été nourrie de certaines expériences que j’ai eues. Je me suis inscrite sur des sites de rencontres et, là, j’ai pu constater que les hommes plus jeunes, dans la trentaine, sont intéressés par des histoires avec des femmes plus âgées. Ils n’ont pas forcément toujours envie d’avoir des enfants, en tout cas, pas tout de suite, et donc ils ont envie de vivre autre chose. Je pense qu’il ne devrait pas y avoir de tabou et que tout devrait être possible, tant qu’on est entre adultes consentants. Il faut qu’on sorte la femme de cette injonction à être toujours parfaite, à être une sorte de poupée Barbie.
France Net Infos : Vous avez dû recevoir beaucoup de témoignages de lectrices. Que vous disent les femmes qui ont lu votre livre ?
Gabrielle Lazure : J’avais déjà commencé à écrire ce livre avant le confinement et après je me suis posé des questions. Puis je me suis dit qu’il fallait que je le continue pour les femmes. Je suis heureuse parce que dans les salons du livre où je vais, je rencontre beaucoup de femmes qui arrivent et qui me remercient en me disant que ce livre leur a fait du bien, qu’elles en avaient besoin. Ca, c’est déjà une réussite pour moi. En tout cas, j’ai atteint mon objectif, qui était de pouvoir donner des ailes aux vieilles. Je n’ai pas peur d’employer ce mot. Je suis vieille, mais ce n’est pas grave. Je suis plus jeune que celle qui a 80 ans. Et puis c’est une chance d’être vieille, ça veut dire qu’on est encore en vie !
France Net Infos : Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
Gabrielle Lazure : Oui, j’ai un autre roman que j’ai envie d’écrire. Il n’aura rien à voir avec celui-là. Le personnage principal aura 17 ans ; c’est une jeune fille terminant son lycée à Montréal. Dans une vie d’acteur où on ne travaille pas en permanence, écrire est une très bonne manière de canaliser l’énergie créative. En juillet, je serai à Avignon. J’aurai plus de temps en août pour me consacrer à mon roman. j’ai envie de faire quelque chose avec des points de vue différents. On va voir si j’y parviens. C’est plus compliqué au niveau de la structure mais j’ai envie de faire ça avec différentes voix. Ce qui me plairait, ce serait même d’avoir différentes langues parce que j’ai vraiment grandi en étant bilingue. Je parlais anglais avec ma mère et je parle toujours anglais avec mon frère, ma soeur, ma tante et toute cette partie de ma famille maternelle. J’aimerais qu’un personnage parle anglais, l’autre parle français. On va voir si je peux y arriver.
France Net Infos : Vous verra-t-on prochainement au cinéma ?
Gabrielle Lazure : Je vais tourner à Montréal avec un réalisateur québécois, Denis Côté. Le film va s’appeler Violence du corps. C’est un réalisateur que j’aime beaucoup ; c’est du cinéma indépendant mais il y a vraiment un univers. Je ne veux pas trop révéler ce que ça raconte. Ce réalisateur a des partis pris très forts. Pour moi, c’est ça le cinéma d’auteur : c’est quand on fait des choix qui ne sont pas forcément conventionnels. J’étais fan de son cinéma. Je l’ai rencontré l’année dernière à Montréal et il m’a proposé le rôle. C’est une belle aventure qui s’annonce.
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