Créée en 2002 à l’Opéra national de Paris dans la désormais légendaire mise en scène de Robert Carsen, Rusalka d’Antonín Dvořák retrouve aujourd’hui la scène de Bastille dans une reprise d’une splendeur hypnotique. Entre poésie aquatique, sensualité nocturne et tragédie métaphysique, cette production magistrale confirme son statut de chef-d’œuvre visuel et musical.

Photo : Vincent PONTET / OnP
Conte lyrique inspiré en partie de La Petite Sirène de Hans Christian Andersen, l’avant-dernier opéra d’Antonín Dvořák, créé à Prague en 1901, déploie une musique envoûtante, à l’orchestration aussi scintillante que la lune argentée qui fait miroiter les ondes. Rarement la frontière entre le réel et le surnaturel aura été traduite avec une telle puissance poétique. À Bastille, Robert Carsen transforme cette fable fantastique en un immense poème visuel sur l’impossible quête de l’absolu amoureux, une mise en scène en forme d’immense miroir des désirs humains, où l’eau devient à la fois mémoire, reflet et.. piège mortel.
Issues des légendes slaves et nordiques, les « roussalkas » sont des créatures des eaux douces, à mi-chemin entre l’ondine germanique et la sirène antique. Leur nom, dérivé du grec rous, le courant de l’eau, évoque déjà cet univers liquide et mouvant qui irrigue tout l’opéra. Popularisées au XIXe siècle par la littérature romantique, elles incarnent des figures de séduction autant que de damnation. En s’emparant de cette mythologie populaire, Jaroslav Kvapil compose un livret d’une immense richesse symbolique où le merveilleux devient le miroir des frustrations humaines. Rusalka aspire à quitter son élément pour rejoindre le monde humain, mais cette traversée implique un renoncement essentiel : celui de sa voix, donc de son identité même. Elle devient moins une créature fantastique qu’une figure tragique du désir : celle d’un être prêt à renoncer à sa nature profonde pour accéder à un amour inaccessible.

Photo : Vincent PONTET / OnP
Figure majeure de la musique tchèque aux côtés de Smetana et Janáček, Antonín Dvořák occupe une place singulière dans l’histoire musicale européenne. Héritier du romantisme germanique autant que des traditions populaires tchèques, le compositeur de la « Symphonie du Nouveau Monde » construit dans Rusalka un langage orchestral d’une modernité saisissante. Sa partition ondule sans cesse entre lyrisme incandescent et étrangeté harmonique. Les couleurs orchestrales évoquent aussi bien Wagner que Debussy et Janáček, tandis que les motifs aquatiques semblent flotter dans un perpétuel demi-jour lunaire. Une musique entre le rêve et le réel, entre la chair et l’âme, entre la vie et la mort.
Née des eaux froides d’un lac, l’ondine Rusalka aspire à devenir une femme par amour pour un prince dont elle s’est éprise. La sorcière Ježibaba accepte de l’aider mais lui impose un terrible marché : elle devra renoncer à sa voix et, si cet amour échoue, elle sera condamnée à une damnation éternelle. Toute la force de l’œuvre réside dans cette impossibilité à concilier deux mondes irréductiblement opposés. Rusalka veut accéder à l’humanité ; le Prince, lui, ne sait aimer qu’une image idéalisée et insaisissable.

Photo : Vincent PONTET / OnP
La mise en scène de Robert Carsen mets en lumière la puissance dramatique de Dvořák . Le metteur en scène canadien imagine un univers symétrique où chaque élément semble refléter un autre monde. Dès l’acte I, le spectateur découvre cet immense décor en miroir évoquant à la fois un lac mystérieux et une chambre à coucher irréelle. Les lumières de Peter Van Praet sculptent des ondes mouvantes sur le sol comme des reflets aquatiques tandis que les nymphes évoluent dans un clair de lune bleu argenté d’une beauté hypnotique.
Le moment où Rusalka chante son célèbre « Chant à la lune » suspend littéralement le temps. La soprano Nicole Car y déploie une ligne vocale d’une pureté bouleversante pendant que le plateau baigne dans une lumière laiteuse presque surnaturelle. Puis survient la scène de Ježibaba : une gerbe de feu aveuglante traverse soudain l’obscurité et surprend le public. L’effet, spectaculaire sans jamais sombrer dans le décoratif, marque le passage de l’univers du rêve à celui du sacrifice. La sorcière rend Rusalka muette et la jeune ondine bascule vers le monde des humains.

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Au deuxième acte, les décors amovibles se désolidarisent lentement pour laisser apparaître une chambre nuptiale glacée, presque clinique. Ce glissement scénographique est l’une des plus belles trouvailles de Carsen : le rêve aquatique laisse place à un univers humain vide et désenchanté, dominé par le désir charnel et les conventions sociales. Le moment où Rusalka découvre qu’elle est devenue muette compte parmi les scènes les plus poignantes de la soirée. Privée de parole, elle devient étrangère au monde qu’elle voulait rejoindre. Autre tableau mémorable, cette scène envahie de roses rouges éparpillées sur le plateau, métaphore évidente du désir et de la passion consumée. Philippe Giraudeau signe ici une chorégraphie sensuelle où des couples enlacés s’abandonnent à des baisers fiévreux dans une ivresse presque funèbre.
La musique possède cette capacité rare d’envelopper le spectateur dans une atmosphère liquide et mouvante. Les cordes frémissent comme des reflets sur l’eau, les bois murmurent des sortilèges, les cuivres surgissent avec une ampleur wagnérienne. Dvořák alterne les grandes vagues symphoniques avec des moments d’intimité suspendue d’une infinie délicatesse. Certains passages atteignent même une intensité presque cinématographique.

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Kazushi Ōno dirige l’Orchestre de l’Opéra de Paris avec un sens remarquable des climats et des respirations. Sa lecture privilégie les couleurs, les transparences et les longues vagues orchestrales plutôt que les effets spectaculaires. Le chef japonais fait ressortir toute la modernité de la partition, ses harmonies ambiguës et ses irisations mystérieuses. Il privilégie les transparences orchestrales, les respirations et les couleurs nocturnes. Son premier acte impressionne par la fluidité des plans sonores et cette manière de laisser émerger les motifs comme des apparitions dans la brume. Dans ces climats contemplatifs, il excelle particulièrement. Mention particulière à la harpe solo et aux cors de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, somptueux tout au long de la soirée.
Parmi les grands airs de l’opéra, le mythique « Chant à la lune » demeure évidemment le sommet émotionnel de l’œuvre. Véritable tube du répertoire lyrique, cet air hypnotique concentre toute la poésie mélancolique de Dvořák. Mais Rusalka regorge également d’instants saisissants : les incantations de Ježibaba, la lamentation du Vodník au deuxième acte ou encore le duo final, où l’amour rejoint enfin la mort dans une étreinte crépusculaire.
Le rôle de Rusalka exige une soprano capable de conjuguer lyrisme, endurance et profondeur dramatique. Il faut une voix capable de flotter au-dessus de l’orchestre sans jamais perdre sa fragilité intérieure. Nicole Car possède précisément cette rare alchimie. La soprano australienne s’impose comme une Rusalka de premier ordre. Son timbre velouté, ses aigus libres et lumineux, la richesse de son médium donnent au personnage une humanité bouleversante. Son « Chant à la lune », murmuré dans un souffle presque irréel avant de s’épanouir dans de longues lignes rayonnantes, constitue l’un des grands moments de cette reprise. Face à elle, Sergey Skorokhodov campe un Prince élégant et mélancolique. Le ténor russe séduit par la clarté du timbre et un phrasé élégant. Son timbre clair se déploie particulièrement dans les scènes d’amour du deuxième acte où il trouve des accents d’une grande tendresse. Jamie Barton compose une Ježibaba impressionnante, aux graves poitrinés et aux aigus acérés, tandis qu’Ekaterina Gubanova donne à la Princesse étrangère une noirceur aristocratique particulièrement troublante. Les seconds rôles, remarquablement distribués, participent pleinement à la réussite de cette reprise luxueuse.

Photo : Vincent PONTET / OnP
Rarement l’Opéra Bastille aura offert une expérience aussi immersive et ensorcelante. Avec cette reprise de Rusalka, Robert Carsen offre une véritable féérie lyrique où chaque image semble surgir d’un conte nocturne. Portée par la direction raffinée de Kazushi Ōno et une distribution haut de gamme dominée par l’exceptionnelle Nicole Car, cette nouvelle série de représentations s’impose déjà comme l’un des grands événements lyriques de la saison parisienne. Un spectacle somptueux, bouleversant, dont on ressort comme après une longue immersion dans un monde parallèle. A découvrir absolument, jusqu’au 20 mai !
Jean-Christophe Mary
Équipe artistique
Antonín Dvořák Musique (1841‑1904)
Jaroslav Kvapil Livret
Kazushi Ōno : Direction musicale
Robert Carsen : Mise en scène et lumières
Michael Levine : Décors et costumes
Peter Van Praet : Lumières
Philippe Giraudeau : Chorégraphie
Éric Duranteau : Vidéo Scénographie
Alessandro Di Stefano : Chef des Chœurs
Distribution
Nicole Car : Rusalka
Sergey Skorokhodov : Le Prince
Ekaterina Gubanova : La Princesse étrangère
Alisa Kolosova : La Princesse étrangère (11, 20 mai)
Dimitry Ivashchenko : L’Esprit du lac
Jamie Barton : Ježibaba
Anna Kissjudit Ježibaba 17 mai
Florent Mbia : La Voix d’un chasseur, le Garde-forestier
Seray Pinar : Le Garçon de cuisine
Margarita Polonskaya : Première nymphe
Maria Warenberg : Deuxième nymphe
Noa Beinart : Troisième nymphe
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