Rencontre avec Martin Luminet au Festival de Cannes

Après douze jours intenses, Gérard Krawczyk et les membres de son jury (Emmanuelle Gaume, Janine Langlois-Glandier, Martin Luminet et Christian Hugonnet) ont décerné le Prix de la Meilleure Création Sonore dans le cadre de la sélection Un Certain Regard au film The Plague du réalisateur américain Charlie Polinger.

Avant qu’il ne voie les dix-huit films de la sélection Un Certain Regard et qu’il ne soit emporté par le rythme fou de tout bon festivalier, nous avons rencontré l’un des membres du jury de cette septième édition, l’auteur-compositeur-interprète Martin Luminet. Chacun des titres de son premier EP Monstre et de son album Deuils et Après Deuils est imprégné d’une atmosphère cinématographique. Sensibles, mélancoliques, engagés et toujours sincères, ses textes émeuvent et font réfléchir. L’intime atteint l’universel, et, à travers lui, Martin Luminet parle de nous et du monde dans lequel nous vivons qui a tendance à vaciller dangereusement. Il n’était encore jamais venu à Cannes. Pour sa première fois au Festival, il est membre du jury du Prix de la Meilleure Création Sonore. Une magnifique occasion de voir des films et de partager sa passion pour le cinéma et la musique.

France Net Infos : Que représente pour vous le fait de participer à ce jury ?

Martin Luminet : Souvent, dans la vie, on donne son avis quand on ne nous le demande pas ! Et là ça fait plaisir de me dire que je vais pouvoir donner mon avis parce qu’on me l’a demandé ! Je suis très heureux. Je suis musicien mais je dois beaucoup au cinéma dans ma construction musicale et dans ma façon d’écrire. C’est un milieu et une industrie que je regarde avec beaucoup de tendresse, beaucoup d’admiration, tout en sachant que je suis dans le monde d’à côté. Mais j’aime beaucoup l’idée qu’il n’y a pas de cloison entre quelqu’un qui écrit pour du cinéma, quelqu’un qui écrit pour de la danse et quelqu’un qui écrit pour du théâtre. Je suis donc très heureux et de voir que des ponts entre ces mondes sont possibles. J’en fais expérience et j’en suis très très heureux.

France Net Infos : Le cinéma est au cœur de votre musique. Vous avez réalisé vos clips et votre écriture a quelque chose de cinématographique…

Martin Luminet : Je n’ai pas de culture littéraire mais j’ai beaucoup passé de temps dans les cinémas. Je pense que dans mon écriture, je me suis imprégné de ça. C’est plus familier pour moi d’écrire des chansons comme on écrit des séquences et de voir des personnages évoluer entre le début d’une chanson et la fin.

France Net Infos : Vos clips, vos chansons font quelque peu penser à l’univers de Christophe Honoré…

Martin Luminet : On a tous des films qui ont changé un peu notre vie et moi ça a été Les chansons d’amour de Christophe Honoré. C’est l’une des premières fois où c’est un album musical qui est adapté en film et non l’inverse. C’est l’album d’Alex Beaupain qui a été adapté en film par Christophe Honoré. Il a écrit une histoire à partir des chansons qu’il avait écrites, à partir de son histoire intime. Ce film a eu un grand écho en moi. Ca a été quelque chose d’assez fort car j’ai vu justement tous ces sujets qui me bouleversaient : la question de l’amour, la question de comment on exprime les choses dans le silence et puis comment on évolue dans nos relations amicales et amoureuses. L’intimité collective peut exister même dans les toutes petites choses du quotidien.

France Net Infos : Le deuil est aussi au cœur de ce film. C’est un sujet que vous avez abordé dans vos chansons…

Martin Luminet : Oui, c’est un sujet qui m’a attrapé, qui a été important dans ma vie. Je suis un grand optimiste. C’est vrai que l’album s’appelle « Deuils » et qu’on ne s’attend pas à danser en l’écoutant mais j’écris sur le deuil pour justement voir comment on se relève de ça. Je n’estime pas que le deuil est un état figé ou végétatif. Pour moi le deuil, c’est vraiment une promenade sur une crête où on a d’un côté la tristesse, et de l’autre côté l’espoir. Comment créer des fondations sur du vide qu’on vient de nous imposer et qu’on ne pensait jamais vivre ? On pensait s’effondrer après la perte de telle ou telle personne dans notre vie mais je crois que l’humain a cette capacité en lui de se relever de tout. A mon avis, le deuil s’applique à plein de sujets. Ce n’est pas que l’amour, ce n’est pas que la perte d’un être cher, ça peut être sociétal, ça peut être climatique, générationnel. C’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. Je me dis qu’on va perdre des choses tout au long de notre vie mais qu’on va devoir construire aussi quelque chose dessus. On va beaucoup plus apprendre de la façon dont on se relève plutôt que de la façon dont on est tombé. Donc j’essaie un peu de gérer ça.

France Net Infos : Vous parliez de deuil climatique, de deuil générationnel. Vous abordez des thèmes de société. Il y a donc une forme d’engagement dans votre écriture…

Martin Luminet : Oui, bien sûr ! Je pense qu’on a aussi beaucoup déshabillé l’engagement dans la musique. Et aujourd’hui on hésite à s’engager musicalement, de peur de froisser sûrement. Mais je pense que ce n’est pas que musical. Il faut trouver les mots pour arriver à débattre dans une société qui est très fractionnée, où on mise plus sur la division que sur l’union. C’est vrai que ça prend plus de temps, il faut plus de patience pour unir des gens. C’est beaucoup plus méticuleux, beaucoup plus fin. Il faut de la nuance et revenir sur ce qu’on a pu dire, ce qu’on a pu penser. Tout ça demande beaucoup plus d’efforts que de se cracher à la gueule. Evidemment, je mets toute mon énergie là-dedans en essayant de valoriser ça. Je me dis que c’est possible, parce que sinon on ne croit plus à rien. Je pense qu’on est une génération qui a cette responsabilité-là. On a beau s’indigner de ce qui a été fait avant, on ne peut pas rester les bras croisés et passer notre vie à s’indigner. Je pense que c’est la guérison qui nous définit plus que la blessure qui nous a été infligée dès le départ. C’est facile de dire que c’était mieux avant. C’est facile de dire que ce n’est pas de notre faute, que tout est dégueulasse. On est dans une société en danger sur plusieurs niveaux, climatique, économique, social, éducatif, artistique. Mais une fois qu’on a passé le cap du constat, c’est l’action qui va être importante. C’est là que la génération d’après va nous juger : action ou inaction. J’espère qu’on va faire le bon choix.

France Net Infos : Vous avez parlé tout à l’heure de Christophe Honoré qui est souvent venu à Cannes. Y-a-t-il d’autres films présentés au Festival ou pas qui vous ont marqué ?

Martin Luminet : J’adore La nuit américaine de Truffaut. On retrouve un peu le climat de ce film quand on arrive à Cannes. Tous les films sur le cinéma me touchent beaucoup. Dernièrement, j’ai beaucoup aimé Parasite qui a remporté la Palme d’Or. Je suis toujours assez friand de voir qu’on peut faire de l’art pointu tout en étant grand public. Ceux qui font ce cinéma-là se disent qu’ils ne vont pas mettre à la porte certaines personnes qui n’ont pas eu accès au cinéma avant, qui pensent que ce n’est pas leur monde. Pour moi faire quelque chose de populaire sans être commercial, c’est un grand enjeu dans le cinéma et aussi pour moi dans la musique. Cannes en effet, c’est le monde du cinéma très pointu, mais je pense qu’on ne peut pas tourner le dos au public. Ca fait du bien aussi de voir de la mixité à Cannes, de voir des réalisateurs, des réalisatrices de différentes régions, de différentes histoires, différents pays.

France Net Infos : Après le Festival, qu’est-ce qui vous attend ?

Martin Luminet : Je viens de terminer ma tournée et je suis en train d’écrire mon deuxième album. Je profite aussi d’être à Cannes, un peu loin de chez moi pour écrire. Ces douze jours vont être assez étranges, à la fois tournés vers le travail des autres, mais aussi tournés vers moi. Je vais voir comment aussi, en étant confronté tous les jours à l’intime de réalisateur et de réalisatrice, ça pourra aussi me rapprocher de mon intime. J’écris mes chansons dans le train, dans la chambre d’hôtel, un peu partout. L’album qui est en cours d’écriture va sortir au début de l’année 2026, et je serai à l’ Olympia en avril.

France Net Infos : Dans votre EP et dans votre premier album, vous exprimez une certaine sensibilité. Votre univers ressemble un peu à celui de Malik Djoudi…

Martin Luminet : En ce moment, il y a quelque chose qui se passe où les garçons parlent davantage d’intimité, de fragilité. C’est sûr que c’est Malik qui a ouvert les portes. Du coup, derrière, nous, on se sent autorisés à le faire aussi. Je suis très heureux de voir qu’il y a des garçons très sensibles qui osent chanter leur fragilité et puis des filles très sensibles qui assument aussi une force à travers cette fragilité. Je suis content qu’il y ait cette mouvance-là de chanteurs et de chanteuses qui nous servent d’écho.

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