Aïssa Maïga est souvent venue au Festival de Cannes, en tant qu’actrice mais aussi en tant que réalisatrice, en 2021, avec son film-documentaire Marcher sur l’eau, qui abordait plusieurs thèmes : le réchauffement climatique, l’accès à l’eau et la scolarisation des enfants au Niger. Cette année, elle a été présente à Cannes pendant presque toute la durée du Festival : d’abord en tant qu’actrice puisqu’elle a fait l’ouverture de la section Un Certain Regard avec Promis le ciel, le très beau film de la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri, puis, en tant que marraine de la Semaine du Cinéma Positif, aux côtés du comédien Jimmy Jean-Louis. Nous l’avons rencontrée au Five Seas Hôtel.
France Net Infos : Vous êtes la co-marraine de la semaine du cinéma positif. Quelle définition vous donneriez de cet adjectif ?
AïssaMaïga: C’est un cinéma qui apporte un éclairage sur des problématiques importantes, humaines, environnementales, sociales. C’est un cinéma qui rassemble, qui est unificateur, qui est enthousiasmant d’une certaine manière, qui offre une perspective. Parce qu’on est un peu accablés en ce moment par ce qui se passe dans le monde….
France Net Infos : Ce sont des valeurs que vous-même vous véhiculez dans votre cinéma….
Aïssa Maïga : Oui, ce sont des valeurs humanistes. J’aime l’idée que le regard posé par un cinéaste à travers une oeuvre puisse apporter une prise de conscience, bien que le cinéma ne se réduise pas à ça, bien sûr. Le cinéma, c’est aussi un espace de liberté créative dans lequel il ne devrait pas y avoir d’injonction. Quand le cinéma s’inscrit à contrario d’un principe d’ouverture, lorsqu’il véhicule des clichés qui se répercutent dans la vie réelle des individus, c’est comme s’il trahissait son essence.
France Net Infos : Cette Semaine du Cinéma Positif aborde plusieurs thèmes et notamment l’écologie. C’est un thème qui vous tient à cœur. En 2021, vous étiez venue au Festival de Cannes pour présenter votre film Marcher sur l’eau. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Aïssa Maïga : C’était une surprise totale. C’est rare qu’il y ait des documentaires à Cannes. Quand j’ai appris qu’il y avait la création d’une section particulière, j’étais très intriguée. Et quand on m’a dit que c’était une section pour le climat, j’ai eu de la chance. Je suis tombée la bonne année avec mon film. Avec n’importe quel film, on n’est jamais sûr de rencontrer le public et à plus forte raison avec un documentaire qui se passe en Afrique et qui parle du réchauffement climatique. Le film a été bien accueilli. Je regrette juste que cette section ait été éphémère. Je pense que dans un festival aussi prestigieux que Cannes, c’était un pas de côté vraiment intéressant qui pouvait aussi inciter des cinéastes à s’emparer de ces questions-là sans sacrifier l’aspect artistique du film. On a besoin de ces oeuvres-là, je pense. Il y a vraiment un public pour ça.
France Net Infos : Avant cette expérience en tant que réalisatrice, vous êtes venue à plusieurs reprises au Festival….
Aïssa Maïga : Le première fois, c’était pour le film de Michael Haneke avec Juliette Binoche, Code inconnu. Puis, je suis venue pour Bamako d’Abderrahmane Sissoko, pour Paris, je t’aime et j’ai aussi monté les marches avec d’autres actrices pour mettre en avant le livre collectif Noire n’est pas mon métier. C’était en 2018. Parfois, je suis venue aussi parce que j’étais invitée pour une initiative particulière.
France Net Infos : Vous êtes à Cannes depuis le début du Festival puisque vous êtes l’une des héroïnes de Promis le ciel d’Erige Sehiri qui a fait l’Ouverture d’Un Certain Regard. Le film a reçu un très bel accueil. Il montre une facette peu connue de la Tunisie…
Aïssa Maïga : C’était bien qu’il soit en ouverture. Ça a permis d’avoir encore une plus belle visibilité. On a eu vraiment un très bel accueil. C’est un beau film, très humain avec une esthétique intéressante. Il y a un équilibre entre le propos et la proposition artistique. On a peu parlé dans les médias de ce qui a pu se passer ces dernières années en Tunisie. Il y a eu des faits divers atroces avec des chasses à l’homme pour trouver des migrants, les déloger, les exiler de force. Il y a eu des assassinats aussi. Certains migrants ont été jetés dans le désert et on avait la certitude qu’ils n’en sortiraient pas vivants. Ce sont des images qui m’avaient vraiment traumatisée. Et en même temps c’est vrai qu’on n’en parle pas ou très peu. C’est là ponctuellement dans les médias puis après ça disparaît. Pour moi c’est un motif de fierté de donner un visage à des personnes qui ont été réduites à des chiffres, qu’on caricature, qu’on déshumanise du fait qu’on ne porte pas un regard réel sur eux.
France Net Infos : Dans le film, il y a trois beaux portraits de femmes, qui luttent pour continuer à vivre dans de bonnes conditions. Vous interprétez Marie, une ancienne journaliste ivoirienne devenue pasteur…
Aïssa Maïga : Le fait qu’elles soient trois, ça permet aussi de donner tout de suite une variété à des profils qu’on ne connaît pas. Il y Marie, la pasteur, qui est à la fois la femme leader et à la fois une femme blessée, très secrète. Il y a Jolie, l’étudiante qui pense être à l’abri des dérapages comme elle est en situation tout à fait régulière et qu’en plus elle est une intello. Et puis, il y a Naney, qui est vraiment la figure de la débrouille. Elle est touchante. Il ne faut pas oublier bien sûr la petite Kenza qui raconte ce qu’elle a vraiment vécu. Quand elle parle, ce ne sont pas des mots qu’Erige a inventés pour elle. C’est réellement ce qu’elle a vécu. C’est une enfant rescapée d’un naufrage. La différence avec le film, c’est que cette petite Kenza vit avec sa maman. Elle n’a pas perdu ses parents. En tant qu’actrice, jouer avec des gens qui jouent leur propre rôle et qui ont de tels récits de vie, à la fois ça rend l’humilité totale évidemment, mais aussi il y a une sorte de challenge pour se hisser à leur niveau de réalité et de vérité. C’était vraiment intéressant de travailler avec Erige. Il y avait pas mal d’improvisations. Elle allait au montage puis elle revenait le lendemain ou la semaine d’après et elle nous demandait de refaire des scènes mais avec un autre angle ou en ajoutant quelque chose de nouveau à la scène. J’avais totalement confiance en Erige parce qu’elle maîtrisait vraiment son sujet. Elle a gardé de son métier de journaliste d’investigation le goût pour les enquêtes au long cours. Ca faisait deux ans ou trois ans qu’elle était immergée dans cette communauté et qu’elle questionnait en même temps son propre regard là-dessus. C’est ce qui m’a passionnée chez elle. Elle était dans l’idée de décrire une réalité complexe avec plusieurs niveaux de langage et de manière à rendre visible l’invisible. Ses personnages ne sont pas parfaits. Il y a plein de choses qu’on peut leur reprocher. Elle regarde la complexité de leur âme.
France Net Infos : Vous avez un emploi du temps chargé. Avez-vous pu voir des films pendant le Festival ?
Aïssa Maïga : Très peu. J’ai vu le film de Thomas Ngijol, Indomptables. Il était très ému, d’après ses propres termes, d’être allé tourner dans le pays de son père et de sa mère avec un casting exclusivement camerounais sur une histoire qui lui tient à cœur depuis longtemps. C’est un personnage qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on a vu de lui jusqu’à maintenant. C’est très émouvant de voir des artistes s’emparer d’eux-mêmes et apporter un éclairage hyper surprenant. C’est comme si d’un seul coup il y avait une peau qui s’en allait et qu’on avait un peu plus accès à eux. Ça m’a beaucoup émue. Le film est très bien. Il a été tourné avec moins d’un million d’euros. C’est un polar. Il joue le rôle d’un inspecteur qui prend sa mission très à cœur, et qui prend aussi son rôle de père très à cœur. Il se retrouve face à pas mal de contradictions. J’ai vu aussi le dernier film de Spike Lee et Partir un jour, qui a fait l’ouverture.
France Net Infos : Après le Festival, quels sont vos projets ?
Aïssa Maïga : Je vais démarrer en juin le tournage d’un premier long-métrage. Ce sera un film de science-fiction français mais en anglais. Je serai à l’affiche de Killing of a nation, sur l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse en 2021. Il va y avoir aussi un téléfilm de Corinne Masiero sur le mal-logement pour France Télévisions. Je suis en binôme avec Romane Bohringer.
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