Festival de Cannes : la Palme à Titane de Julia Ducournau

Voilà ! Le 74e Festival de Cannes vient de tirer sa révérence. Pendant douze jours, nous avons vécu dans un monde hors du temps où seuls comptaient les films que nous avions vus et ceux que nous allions voir. Même si la présence des masques et l’obligation de présenter le passe sanitaire nous rappelaient la réalité, notre seule préoccupation était le cinéma, profitant de cette parenthèse ô combien savoureuse et bienfaitrice.

Nous avons vu les vingt-quatre films en compétition et quelques autres hors compétition, appartenant à la sélection Cannes Première, à Un Certain Regard ou aux sélections parallèles, Quinzaine des Réalisateurs et Semaine de la Critique. Peu de déceptions et de nombreuses bonnes surprises. Cette 74e édition nous a paru riche, intense avec des films courageux et ambitieux, ouvrant le champ des possibles cinématographiques. Le jury, présidé par Spike Lee et majoritairement féminin, a fait la part belle aux réalisatrices dans son palmarès. Il a fait preuve d’audace en récompensant des films forts et parfois même dérangeants. Lors de la conférence de presse qui a suivi la cérémonie de clôture, Spike Lee a tenu à préciser qu’il n’y avait pas eu d’unanimité au sein du jury. Les opinions étaient donc divergentes et il a fallu que les neuf membres du jury discutent avant de parvenir à se mettre d’accord sur Titane de Julia Ducournau, créant ainsi la surprise des festivaliers et de la presse.

 

Le palmarès

Palme d’Or : Titane de Julia Ducournau

Lorsque la maîtresse de cérémonie, Doria Tillier a demandé à Spike Lee de désigner le premier lauréat, il a malencontreusement cité le nom de la Palme d’Or, provoquant la gêne visible de Mélanie Laurent qui se trouvait à ses côtés. D’autres maladresses ont ensuite suivi, rattrapées par Doria Tillier qu’il faut saluer pour sa réactivité et par Tahar Rahim, devenu visiblement complice de Spike Lee. En arrivant à la conférence de presse, ce dernier s’est excusé d’avoir provoqué tous ces cafouillages mais personne n’a semblé lui en vouloir : il a permis de rendre légère cette cérémonie trop souvent policée. Quant à Julia Ducournau elle-même, elle a reconnu avoir cru entendre son nom cité mais elle n’y a jamais vraiment cru, jusqu’à la révélation finale et la remise de la Palme d’Or par Sharon Stone. Sur scène comme à la conférence de presse, elle est venue accompagnée d’Agathe Rousselle et de Vincent Lindon. L’acteur que personne n’attendait dans ce film a confessé qu’il y aurait dans sa carrière un avant et un après Titane. Avec Julia Ducournau, il accepté de se remettre en questions et il s’est dit fier que la jeune réalisatrice ait pensé à lui pour ce film.

Titane est « un film monstrueux et imparfait », c’est Julia Ducournau qui a en donne la meilleure définition. Le monstre est à prendre au sens étymologique du terme : un être ou quelque chose de prodigieux et d’extraordinaire. C’est ainsi que l’on peut qualifier le film et son héroïne : les deux abolissent les notions de genre et incitent à s’ouvrir aux différences, à faire preuve de plus de tolérance. S’il est vrai que lors de sa présentation officielle Titane a provoqué de (très) rares malaises avec ses scènes gores, il ne s’agirait pas de limiter le film à cette violence. Il fait avant tout le portrait d’un être différent épris littéralement  de voitures, dépourvu d’émotions et  en manque d’amour paternel, qui va peu à peu s’ouvrir à l’humanité en rencontrant un pompier vieillissant (Vincent Lindon) dont le fils a disparu depuis plusieurs années. Titane a offert un rôle qui marquera la carrière de l’acteur mais il a aussi permis de révéler Agathe Rousselle, une actrice dont on n’a pas fini d’entendre parler. Un tel personnage qui parle peu mais qui communique par le corps pouvait faire peur. Elle s’en est emparé avec grandeur. On se doutait que Titane n’allait laisser personne indifférent et qu’il allait séduire le jury, mais personne n’avait prévu qu’il repartirait avec la Palme d’Or. En faisant ce choix, Spike Lee et les autres jurés ont fait preuve d’audace. Ils ont secoué la Croisette en récompensant ce film choc à l’esthétique radical. Après Jane Campion, Julia Ducournau est la deuxième femme à remporter la Palme d’Or, et, comme elle l’a affirmé elle-même, il y en aura une troisième puis une quatrième…L’avenir nous le dira.

Grand Prix : ex aequo Un héros d’Asghar Farhadi et Compartiment 6 de Juho Kuosmanen

Asghar Farhadi remporte ce Prix du jury amplement mérité avec Un héros qui, à travers l’histoire d’un homme emprisonné pour dettes, dépeint la société iranienne. Le réalisateur se définit lui-même comme un conteur et même s’il semble que ses films soient toujours dans la même veine, en fin observateur, il a sondé avec encore plus d’intensité les travers de la société iranienne et de l’âme humaine.

Nous n’attendions pas au palmarès Compartiment 6 du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen mais il faut bien reconnaître que ce film, tourné en Russie, a fait partie des belles surprises du Festival. Il suit le parcours d’une jeune femme dans un train la menant à Moumansk. Elle fait la rencontre d’un jeune homme, qui lui ressemble sur bien des points. Un film touchant et léger à la fois qui aurait pu valoir à son actrice principale un prix d’interprétation mérité.

Prix de la mise en scène : Léos Carax pour Annette

Annette avait été projeté en ouverture du Festival. Avec ce grand moment de cinéma, porté par le couple Marion Cotillard-Adam Driver et par la musique des Sparks, Léos Carx avait insufflé au Festival une formidable énergie dès le premier jour. Annette est incontestablement un film sublime, une comédie musicale inclassable, qui brille par sa mise en scène. Léos Carax n’ayant pu venir, ce sont les Sparks, à l’origine de ce projet, qui sont montés sur scène recevoir le prix.

Prix du scénario : Hamaguchi Ryusuke pour Drive my car

Adaptation d’un récit de Haruki Murakami, Drive my car est un film sur le deuil, la culpabilité et un possible retour à la vie. Pendant près de trois heures, on suit le parcours d’un metteur en scène qui a perdu sa petite fille et qui va perdre sa femme. Il monte Oncle Vania de Tchekov à Hiroshima et là, il rencontre une jeune femme qui va lui servir de chauffeur. Avec beaucoup de pudeur, le film aborde des thèmes forts. Sans grandiloquence mais avec des moments d’une grande poésie, il montre que le retour à la vie passe par l’acceptation de soi et des autres.

Prix du Jury : Ex aequo Memoria d’Apichatpong Weerasethakul et Le genou d’Ahed de Nadav Lapid

Les membres du jury n’ont pas réussi à se mettre d’accord et ont décidé de décerner deux Prix du jury à des œuvres différentes mais proposant des visions et des conceptions cinématographiques originales. Avec Memoria le réalisateur thaïlandais qui a déplacé ses caméras en Colombie nous a fait participer à une expérience collective. Il nous (enfin ceux qui  ont accepté de le suivre dans sa démarche) a invité à un moment de médiation et de contemplation en compagnie de Tilda Swinton et nous a montré que dans ces temps difficiles, il est essentiel d’accepter de se laisser porter par ses souvenirs et par la mémoire dont la nature est dépositaire.

Avec Le genou d’Ahed, le réalisateur israélien Nadav Lapid a non seulement fait un film courageux politiquement mais aussi cinématographiquement. Il dénonce la politique de son pays dans une œuvre audacieuse formellement.

Prix d’interprétation féminine : Renate Reinsve dans Julie en 12 chapitres de Joachim Trier

Ce prix a été comme une évidence pour tout le monde. Renate Reinsve illumine le film de Joachim Trier dans le rôle de Julie, cette jeune femme indécise et mélancolique. Elle apporte à ce personnage à la fois de la légèreté et de la force, comme le sont beaucoup de jeunes femmes d’aujourd’hui.

Prix d’interprétation masculine : Caleb Landry Jones dans Nitram de Justin Kurzel

Présenté en toute fin de Festival, Nitram n’a pas emporté l’adhésion de tous les festivaliers mais a mis tout le monde d’accord sur les qualités d’interprétation de Caleb Landry Jones. Il prête ses traits à Nitram, un jeune homme mal dans sa peau et rongé par ses démons, qui a été à l’origine d’une tuerie en Tasmanie en 1996. Lorsqu’il est venu sur scène, l’acteur américain est apparu très surpris et ému.

Palme d’Or du court métrage : Tian Xia Wu Ya de Tang Yi et mention spéciale à Le ciel du mois d’août de Jasmin Tenucci

Caméra d’Or : Murina de Antoneta Alamat Kusijanovic

Après Jodie Foster lors de la cérémonie d’ouverture, le grand cinéaste italien Marco Bellochio a reçu une Palme d’Or d’Honneur des mains de Paolo Sorrentino. Dans son discours, il a parlé de l’importance du courage dans le cinéma. Il ne croyait pas si bien dire. Le jury de cette 74e édition décidément particulière s’est montré courageux et audacieux en couronnant des films portés par des univers cinématographiquement forts.

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