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Le droit d’aimer d’Anne- Marie Mariani.

Le droit d'aimer.

            Publié aux Editions Kero en février dernier Le droit d’aimer d’Anne- Marie Mariani est un témoignage particulièrement émouvant et instructif.

« On n’enterre pas un secret. On vit avec. On n’en parle pas, c’est tout. Mais il n’y a rien de plus présent, de plus palpable. En y repensant, il était partout autour de moi, ce secret, depuis le début. »

            L’histoire d’Anne- Marie, c’est l’histoire d’un tabou, celui des enfants du silence : son père est prêtre et sa mère religieuse et déjà bien avant sa naissance rien n’est simple pour eux…

            Sa maman, Marie- Paule fait partie de ses enfants  à qui la guerre a pris leur père avant même leur naissance. A 15 ans, seulement, elle perd sa propre mère, son frère part en Indochine et elle se retrouve avec son tuteur  qui est tombé amoureux d’elle. Elle refuse sa demande en mariage et doit s’enfuir face aux avances de plus en plus pressantes de ce dernier. Elle trouve refuge chez les dominicaines, une maison dite de convalescence qui accueille toutes les jeunes filles en difficulté. Elle poursuit ses études et débuta son noviciat. Elle fit profession temporaire et est envoyée à Oran où elle doit y diriger le dispensaire pour sa première mission…

            Son papa, Prosper a quant à lui, grandi dans un milieu paysan Franc- Comtois.     Reçu premier du canton  au certificat d’étude « sa prouesse scella son destin » ses parents décident qu’il sera curé. Après son ordination il devient prêtre dans un village du Doubs. Il s’ensuit une période difficile pour lui qui déteste la solitude. Le décès de sa mère vient s’ajouter à son désarroi. « Il ne pense qu’à sa solitude, à la boue, à l’ennui, au chanoine qui l’attend à la maison avec ses sautes d’humeur, les exigences d’un grand malade et le récit interminable de son bréviaire. » Finalement, après une mesure de rétorsion, il est envoyé à Oran : ses supérieurs le suspectent d’entretenir une relation avec une jeune femme, qui s’avère en réalité « simplement une amie ».

            Nous sommes donc en 1948, Prosper  déprimé et malade  se fait soigner au dispensaire … par Marie- Paule. Il reprend rapidement goût à la vie et se remet à exercer son sacerdoce. Il s’occupe des scouts et devient aumônier en prison.            

            Le bonheur est de courte durée. Les rumeurs ne tardent pas à les rattraper. Marie- Paule doit rentrer en France mais « par une bévue administrative » elle est rappelée en Algérie par sa congrégation ! Elle prend par la suite « un an pour réfléchir », elle quitte l’habit et entame une vie laïque. Elle trouve un poste dans un hôpital militaire à la frontière du Sahara. Prosper qui l’a rejoint est rapidement rappelé par l’Eglise à Oran où il repart sans savoir que Marie- Paule est enceinte.

« Même si elle est devenue religieuse par nécessité, elle est toujours restée très croyante, parce qu’elle a toujours eu l’intelligence de faire la différence entre sa foi en Dieu et la religion, c’est- à- dire ce que les hommes en ont fait. »

« Mon cousin Claude m’a confié un jour qu’il avait souvent entendu mon père dire : « Si l’Eglise avait permis aux prêtres de se marier, je serais encore prêtre. » Quel gâchis… »

            Les années d’enfance et d’adolescence d’Anne- Marie sont difficiles. Elle est placée dans une famille adoptive jusqu’à ses trois ans. Puis, la famille se retrouve en France. Ses parents se marient, mais la famille reste profondément marquée et doit sans cesse affronter de nombreuses difficultés, entre manque d’argent et  déménagements successifs, s’ajoute le regard et le jugement qui sont portés sur eux.

«Aurait- il été moins aimé si ses fidèles avaient su qu’il assumait, comme eux, la responsabilité d’une famille ?  Les mères l’auraient- elles moins écouté si elles avaient su qu’il avait connu, comme elles, le bonheur de voir naître un enfant et la crainte terrible de le perdre d’une maladie […] Ses homélies auraient- elles sonné moins juste s’il avait partagé, dans son cœur et dans sa chair, les mêmes joies et les mêmes peines que ceux et celles qui les entendaient ? »

            Anne- Marie apprend que tardivement qu’elle est née de l’amour d’un prêtre et d’une religieuse. Après le décès de ses parents elle recherche d’où vient sa famille. Son enquête la mène de la Franche- Comté à Oran en passant par Paris ou encore Toulon où elle rencontre au fil des villes les personnes susceptibles d’avoir connu ses parents.

            Le Droit d’aimer va bien au- delà du témoignage autobiographique, au- delà du récit d’une merveilleuse histoire d’amour, par- delà les lois des hommes et de l’Eglise, au- delà du récit d’une filiation taboue : ce livre ouvre les yeux de l’Eglise sur le sort de ces enfants nés de prêtres ou de religieuses.

« Laissez- leur le choix d’aimer, de se marier, d’avoir des enfants. Laissez- les vivre, on ne les écoutera pas moins. L’Eglise n’en sera pas diminuée. Bien au contraire, elle en ressortira plus grande, plus vraie, plus juste. »

             Il s’agit, là, d’un véritable plaidoyer en faveur du mariage des prêtres, qu’elle étaie avec des exemples d’aberrations impressionnantes. Ainsi, le père de Prosper réclama son fils avant de mourir, mais le curé de Villiers- la- Combe lui refusera cette dernière volonté. A la messe des funérailles, le curé lui interdira d’entrer dans l’église, invoquant le décret du pape Grégoire VII (1073) qui défend l’entrée des églises aux prêtres ou aux évêques vivant en concubinage. « Mon père n’a même pas pu assister à la cérémonie d’enterrement de son propre père »

« Mon père et ma mère n’avaient jamais connu de répit. Au moment où ils commençaient à goûter un peu de repos, leur passé les avait rattrapés, puis emportés. » « Je veux leur rendre justice. Je veux réhabiliter leur mémoire. Mes parents ont osé s’aimer et m’aimer envers et contre tout et cette témérité ne cessera jamais de m’étonner et de me rendre fière. C’est, finalement, ce qui fait de mes parents des héros, et qui me rend admirative. »

 

« Aujourd’hui, je me suis libérée de ce poids. Mais je sais mieux que quiconque combien les secrets de famille sont douloureux à vivre. Comme ils vous laissent en lambeaux. Il faut que la vérité soit dite pour que l’enfant puisse se construire ; il faut qu’elle soit dite avec amour, délicatesse et confiance. Les secrets vous obligent à mentir sur ce que vous êtes, sur qui vous êtes. Aujourd’hui, trop d’enfants souffrent encore de cette situation absurde. »

 

 

A propos de l’auteur :

« Je considère que toute règle qui cause plus de souffrance que de bonheur est une mauvaise règle. » « Combien de destins brisés, combien de familles plongées dans la honte, combien de concubines traînées dans la boue et d’enfants traités de bâtards au nom de cette loi inhumaine ? »

            Aujourd’hui mère et grand- mère, il s’agit de son premier témoignage. Elle écrit en hommage pour ses parents et pour que cette audace ne reste pas lettre morte. Par ailleurs, Anne- Marie Mariani a créé une association : Les Enfants du Silence afin d’offrir un lieu d’écoute aux personnes ayant vécu la même histoire.

 

« Mais surtout, révolte au moment de coucher cette histoire noir sur blanc, lorsque l’absurdité de la situation de mon père et la cruauté de ce que l’on nous avait fait subir à tous les trois me sautèrent aux yeux, à chaque page. Toute cette souffrance. Au nom de quoi ? »

 

Rédigé par Aurélie Rioult.

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