Tout au loin, à l’horizon d’un paysage nocturne, un homme en noir traverse la route sur son cheval en chantant. On entendrait presque sa voix grave et puissante briser le silence de la nuit et de la planche dessinée pour entonner un vieux gospel :
« Leaning, leaning, safe and secure from all alarms,
Leaning, leaning, leaning on the everlasting arms.”
Dans la maison, la petite fille joue paisiblement avec sa poupée tandis que l’ombre menaçante du chapeau de l’homme au cheval apparaît brusquement sur le mur de la chambre d’enfant.

Pour rendre justice à la poésie du texte de Philippe Dorin, il fallait mettre en valeur sa fabuleuse capacité à stimuler l’imaginaire tout en évitant que les images n’en soit qu’une plate illustration. L’intelligence avec laquelle Pierre Duba utilise le médium de la bande dessinée permet cela. La convocation de l’univers visuel du film de Laughton fonctionne comme une mise en abyme d’un récit à hauteur d’enfant qui n’a de cesse de redéfinir les limites de son monde et sa topographie selon l’imaginaire de ses personnages qui passent la nuit à se raconter des histoires tandis que la mort attends patiemment. Le travail sur le mélange du noir et blanc et de la couleur, sur la narration et le découpage permet de nous plonger dans cet univers constamment mouvant, imprécis, tour à tour vu à travers une fenêtre qui semble découpée à même la feuille et où les ombres projetées sur les murs de la chambre d’enfant font se transformer une petite fille en lapin, en mouton ou en la silhouette d’un crane. Comme dans tous les contes, les proportions sont instables et changent en permanence et la mise en page joue à merveille de ces changements et de l’étrangeté qui découle de voir la petite fille prendre la vieille dame dans ses bras comme si c’était un nourrisson et leur demeure ressembler à une maison de poupée face au gigantisme de l’homme en noir.
Rêverie enfantine et poétique sur notre condition de mortel, le texte de Philippe Dorin trouve dans l’adaptation graphique de Pierre Duba un nouvel écrin qui en restitue avec beaucoup de grâce et de malice, sans jamais verser dans la métaphore pesante, la dimension ludique, celle qui joue avec la forme, les images et les mots, avec le temps et l’espace, et célèbre le pouvoir de l’imagination et le bonheur de se raconter des histoires, la joie de laisser la lumière allumée la nuit alors qu’on devrait aller se coucher. Tant pis si le danger rôde dehors.
« Allumette, gentille allumette, allumette, je te brûlerai… »
DANS MA MAISON DE PAPIER – Éditions Six Pieds sous Terre – Parution le 7 Février 2014
L'info gratuite en Live Continu 7/7
Excellent article pour un excellent album !
Merci de votre attention, Pierre Duba est un artiste à suivre absolument … ^_^
Très cordialement.