La Maison d’Anissa Bonnefont : rencontre avec la réalisatrice, Ana Girardot et Aure Atika

Parmi les sorties au cinéma de mercredi, La Maison d’Anissa Bonnefont avec Ana Girardot, Aure Atika, Rossy de Palma… Le film est l’adaptation du livre d’Emma Becker sorti en 2019, dans lequel la romancière racontait ses deux années passées au sein de deux maisons closes à Berlin en Allemagne.

Porté par Ana Giradot, La Maison ne pourra laisser indifférent et provoquera sans doute des débats. Comme le livre, il met en évidence la « sororité » des prostituées de cette maison close qu’Emma Becker a côtoyé pendant plusieurs mois. Même si certaines scènes créent parfois un certain malaise, se dégage du film une profonde humanité. Annissa Bonnefont qui vient du documentaire ( c’est son premier long métrage de fiction) filme les relations entre les clients et les prostituées et entre les prostituées elles-mêmes avec beaucoup de délicatesse. Emma Becker a intégré des maisons closes, de son plein gré, pour en faire le sujet de son livre. Ce qu’a du mal à comprendre sa petite sœur dans le film (Gina Jimenez), personnage inventé par la réalisatrice et incarnant en quelque sorte l’opinion commune. Car au-delà de la prostitution, La Maison parle du désir féminin assumé. Anissa Bonnefont le montre très bien dans ce film fort, troublant, parfois dérangeant.

Avant sa sortie en salles, le film avait été présenté en avant-première à Nice à l’occasion du festival Cinéroman en octobre dernier. Nous avions alors pu rencontrer la réalisatrice Anissa Bonnefont ainsi que les comédiennes Ana Girardot et Aure Atika. Souvenirs d’un échange passionnant autour de La Maison.

Annissa Bonnefont : « en lisant le livre, j’ai été fascinée par l’humanité qui s’en dégageait. »

C’est son producteur qui a proposé à Anissa Bonnefont de lire La Maison d’Emma Becker, pensant qu’elle pouvait en faire un film. « J’avais des appréhensions mais pendant ma lecture, j’ai été fascinée par l’humanité que je percevais. J’ai trouvé très fort de lire cette autre vision de la prostitution avec cette jeune femme qui assumait tellement pleinement son désir et sa sexualité qu’elle en a fait un livre, en s’exposant aux yeux de tous. »

Pour adapter ce roman de 450 pages, il fallait trouver une structure de cinéma. La réalisatrice a fait le choix d’ajouter le personnage de la petite sœur, interprété par Gina Jimenez : « elle est l’antagoniste du personnage d’Emma. Elle incarne le spectateur qui s’inquiète de la trajectoire que cette femme est en train de prendre dans ce monde dangereux. J’avais besoin de ce personnage pour créer une forme d’empathie. » Elle a aussi décidé de faire vivre à Emma une histoire d’amour : « en lisant ce livre, j’ai compris qu’Emma était en quête d’amour. Certes, elle assume sa sexualité et elle est fascinée par la prostitution depuis qu’elle a lu le marquis de Sade, mais, malgré tout, elle cherche l’amour. C’est ce qui humanise terriblement cette jeune femme. »

Le film d’Anissa Bonnefont montre bien les liens qui unissent les prostituées de cette maison close. Réunies dans une salle, elles discutent de leur vie, de tout et de rien, se dévoilent. «Quand j’ai lu le livre, j’ai été très touchée par la manière dont Emma Becker dépeignait ce lieu. J’avais l’impression de rentrer dans un cabinet de curiosités!J’ai eu envie de le retranscrire à l’image, en travaillant la déco. Chaque objet qui se trouve dans cette pièce est chiné. Il n’y a rien de neuf. Je voulais que tout ait vécu pour qu’il y ait une humanité dans ce lieu. »

Dans une maison close, les clients se succèdent, tous différents les uns des autres. Anissa Bonnefont avait à cœur de faire des portraits d’hommes venant au bordel pour des motivations variées. «Cette maison est comme le petit théâtre de notre humanité. J’ai été touchée par certains récits d’hommes et j’ai compris pourquoi certains éprouvaient le besoin d’aller voir ces femmes. »

Ana Girardot interprète Emma : « une expérience enrichissante »

La comédienne interprète Emma, cette romancière qui décide d’intégrer une maison close en Allemagne pour en faire le sujet de son prochain livre. « C’est une femme extrêmement affirmée, sûre d’elle, courageuse. Emma se fout de l’avis des autres ; elle va vers ce dont elle a envie. Elle ne ne ressemble à aucun des rôles que j’ai eus à jouer jusque là ». D’ailleurs, dès qu’elle a lu le scénario, Ana Girardot a très vite espéré que ce rôle serait pour elle : « Emma assume des choix qui ne sont pas forcément des choix que je peux comprendre mais dont je suis curieuse. Ce qui m’intéressait aussi beaucoup dans ce personnage, c’était enfin une liberté de parler autrement des femmes. »

Ce qui frappe en voyant le film, c’est l’humanité qui se dégage de certaines scènes. Les femmes, entre elles, font preuve d’une solidarité. « Elles ont une vie extraordinaire qu’elles ne peuvent pas vraiment raconter à l’extérieur de ce bâtiment. Elles partagent quelque chose ensemble. Elles assument et ne sont pas dans le jugement, d’autant plus que la maison est tenue par une ancienne prostituée. » Les actrices elles-mêmes ont eu les mêmes sensations lors du tournage. « Même si on était nues ou en soutien gorge, on était très libres entre nous et on parlait de toute autre chose que de sexe. Comme quoi, les femmes réunies ensemble s’accompagnent. »

Aure Atika : « Je n’avais jamais joué ce genre de rôle »

Dans le film, Aure Atika interprète Delilah l’une des prostituées de cette maison close, une femme forte en apparence. « Je n’avais jamais joué ce genre de rôle. Cette femme est une dominatrice. En travaillant mon rôle, je trouvais qu’il y avait plusieurs couches à jouer. C’était intéressant de se demander d’où vient la carapace qu’elle s’est construite. Je pense qu’elle est un peu le contre-point du personnage que joue Ana Girardot. Elle ne se prostitue pas par choix.» Les deux comédiennes ont en commun plusieurs scènes mais il en est une qui l’a particulièrement marquée. « J’ai trouvé très drôle la scène où j’explique à Emma/Justine comment faire. C’était une sorte de défi. »

Une préparation physique pour les comédiennes

Avant même de commencer le tournage, la réalisatrice a dit aux comédiennes qu’elles allaient faire bien plus qu’un film, qu’elles allaient vivre « une aventure » dans la mesure où elles allaient pénétrer dans un univers qui leur était inconnu. Anissa Bonnefont estime qu’ « à partir du moment où on trouve sa corporalité, les émotions arrivent plus facilement. »

Pour préparer son rôle, Ana Girardot a été accompagnée pendant deux mois par une danseuse du Crazy Horse. « Elle m’a appris à avoir le regard fixe et à appréhender mon corps d’une manière que je n’avais pas. Il y a beaucoup de différences entre Emma Becker et moi, notamment dans la manière de se mouvoir. C’était la première base de travail pour pouvoir aborder mon personnage avec confiance », nous a-t-elle-confié.

Quant à Aure Atika, elle a passé deux après-midis avec une dominatrice, qui lui a montré tous les accessoires qu’elle utilisait. Elle a également pu assister à une séance. « C’était fort et assez particulier. Au-delà du fait d’apprendre à utiliser une cravache ou un fouet, ce que j’en ai retiré, c’est de voir quel était son état d’esprit, comme elle se sentait après une telle séance qui demande beaucoup d’énergie. Est-ce que c’était de la tristesse, un besoin de tendresse, le vide abyssal ? Je me suis nourrie de ce que ça m’inspirait pour mon personnage. Je ne voulais pas tomber dans la caricature mais trouver la vérité de ce personnage. »

Certes, le film contient de nombreuses scènes de nu mais les deux comédiennes reconnaissent qu’elles n’étaient pas les plus difficiles à jouer car elles étaient très chorégraphiées par Anissa Bonnefont qui « avait exactement en tête tout ce qu’elle voulait et expliquait les mouvements de la caméra », comme nous l’a dit Ana Girardot. « Nous étions dans un cercle très bienveillant et puis il y avait une intention narrative pour chaque scène. Aucune scène de sexe n’était gratuite. J’étais donc toujours concentrée dans le jeu d’Emma et j’oubliais la nudité. » Pour la comédienne, les scènes les plus importantes sont celles où Emma n’est plus Justine et qu’elle est en présence de ses proches : « je voulais trouver plein de nuances. C’est un personnage qui évolue. Elle est très butée au départ, notamment avec sa sœur. Puis, elle devient amoureuse. Sa vraie faille est là, dans sa recherche de l’amour. Je ne pouvais pas m’autorise ce lâcher-prise dans les scènes de nu si les autres scènes n’étaient pas fortes. »

Un film sur la liberté de la femme

La Maison parle de prostitution mais Anissa Bonnefont insiste bien sur le fait que le sujet du film est le désir de cette jeune femme. «  Elle dispose pleinement de sa féminité et de sa sexualité. J’avais envie de parler de la place du désir de la femme dans la société en essayant de n’émettre aucun jugement. C’était fascinant à montrer. » Il invite le spectateur à se questionner sur la liberté de faire ce dont on a envie. C’est d’ailleurs ce sujet qui intéressait Ana Girardot. « Mon personnage est en pleine possession de sa sexualité. Elle est libre de ses choix» . La comédienne vient d’ailleurs de tourner Madame de Sévigné avec Karin Viard sous la direction d’Isabelle Brocard. « C’est un virage à 360 mais encore une fois un nouveau débat sur la liberté des femmes et sur les choix qu’elles font, de décider d’être libre et indépendante ou mariée et accompagnatrice de leur époux. Avec ces films, on montre la pluralité de la femme dans ce qu’elle a de riche. C’est important car une femme peut être tout. »

La Maison d’Anissa Bonnefont avec Ana Girardot, Aure Atika, Rossy de Palma… au cinéma le 16 novembre.

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