Les Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild : interview de la chanteuse Angélique Kidjo

Chaleureuse, généreuse, engagée, curieuse : voici quelques-uns des adjectifs qu’on pourrait utiliser pour évoquer la chanteuse africaine Angélique Kidjo. En quarante ans de carrière, elle a collaboré avec des artistes de renommée internationale, a remporté plusieurs prix prestigieux dont cinq Grammy awards. L’année prochaine, elle aura son étoile à Hollywood, sur le célèbre Walk of Fame. Angélique Kidjo a accueilli cette nouvelle avec joie, humilité et philosophie, fidèle à elle-même. Est-ce parce qu’elle est animée d’ondes positives, que ses concerts sont toujours joyeux ? Le 29 juillet, elle sera à Saint-Jean-Cap-Ferrat dans le cadre des Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild, seulement accompagnée d’un pianiste, pour un concert qui sera sûrement riche en émotions. Contactée par téléphone, elle nous accordé un entretient riche et passionnant, à son image.

Angélique Kidjo (crédit photo : Brentley Gutierrez)

France Net Infos : Vous êtes souvent venue dans les festivals de jazz de la région. La dernière fois, au Nice Jazz Festival, vous étiez accompagnée de plusieurs musiciens et l’ambiance était survoltée. A la Villa Ephrussi de Rothschild, le 29 juillet, ce sera différent ; vous serez dans une configuration plutôt intimiste puisque vous serez accompagnée seulement d’un pianiste…

Angélique kidjo : J’ai souvent fait ce spectacle. La dernière fois, c’était à Paris, et c’était un succès fou parce que personne ne s’attendait à ça. Je l’ai même fait en Italie, dans les églises, en Pologne. Je l’ai fait aussi pendant les fêtes de Noël, avec des chansons de Noël mélangées avec mes chansons. J’aime bien changer les ambiances, me mettre dans des situations différentes et puis ça me permet de réécouter mes chansons et de les apprécier autrement. Même quand on est à peu, on arrive à s’amuser aussi !

France Net Infos : Vous fêtez vos quarante ans de carrière. A la villa Ephrussi, allez-vous interpréter quelques-uns de vos anciens titres ?

Angélique Kidjo : Le pianiste Thierry Vaton travaille avec moi depuis de très nombreuses années. Il connaît tout mon répertoire. On va faire une set list. Soit on la suit, soit on décide au fur et à mesure. Ça va plus ou moins changer selon l’humeur, selon la situation. C’est ça, la liberté. Je me donne du temps, du plaisir et on partage ce plaisir-là. Au lieu de garder mon plaisir pour moi toute seule, plus je partage, plus j’en ai. Est-ce qu’un être humain peut vivre seul? Qu’est-ce que la pandémie nous a appris? On disparaît quand on est seul. C’est la solidarité et les communautés qui font que nous sommes partis de l’homme sauvage à deux pattes, du cueilleur au chasseur. Il y a toujours des évolutions. Quand on refuse l’évolution, on ne fait plus rien. On devient bête et méchant et ça ne sert à rien. La seule personne qu’on détruit, c’est soi-même et les autres. La violence, c’est un boomerang. Celui qui oppose la violence, la récupère aussi. L’inverse, c’est que quand on envoie des ondes positives, on les récupère. C’est pour ça que je dis que les gens qui font du mal aux autres, ils n’ont rien compris. Ils sont pauvres d’esprit. 

France Net Infos : En 2018, vous étiez sur la scène de Jazz à Juan avec Ibrahim Maalouf. C’était un grand moment…

Angélique Kidjo : C’était une belle expérience. Tout est parti d’une volonté de travailler ensemble, avec Ibrahim, et puis on s’est demandé quelle histoire on allait raconter. On a eu l’idée de faire le lien entre l’Afrique et le Moyen-Orient, et on a raconté l’histoire de la reine de Saba.

France Net Infos : Depuis le début de votre carrière, vous avez collaboré avec des artistes internationaux appartenant à des univers très différents….

Angélique Kidjo : J’aime ça parce que la musique peut faire naître des rencontres imprévisibles, sans perdre de sa substance. En musique, on utilise les mêmes notes pour exprimer nos émotions. La musique est là pour nous aider à nous améliorer et à avancer. C’est ça ma force. L’émotion n’a pas de langage, n’a pas de nationalité, n’a pas de pays. Le pouvoir que me donne la musique, c’est l’humilité d’être au service de quelque chose qui est plus grand que moi. Quand je fais des collaborations, je suis toujours au service de la musique que je fais. Personne n’est plus important, n’est plus célèbre que la musique et la chanson. Parce que si tu n’as pas la chanson, tu n’as pas de célébrité. La musique, pour moi, a toujours été cet endroit où je me sens en sécurité. Quand on n’a pas de barrières, pas de frontières, quand on est libre, on se découvre soi-même et on découvre les autres différemment. Les ailes nous poussent. J’ai envie de vivre ma vie pleinement, et le jour où je m’arrêterai, je n’aurai pas de regrets. Vivre une vie de regrets, ce n’est pas terrible !

France Net Infos : Vous dites souvent que vous n’hésitez pas à vous remettre en question que vous faites toujours preuve d’une grande curiosité…

Angélique Kidjo : Absolument ! Mon père a toujours nourri ma curiosité. Dans les sociétés africaines, on ne donne pas la parole aux enfants pour qu’ils parlent. Ce sont les parents qui décident. Moi, j’ai toujours été cette gamine curieuse. Mon père disait toujours en parlant de moi : « comme elle ne connaît pas, elle se pose des questions. C’est votre rôle d’adulte de lui expliquer. Une fois que vous lui aurez donné une réponse, elle vous foutra la paix ! » Parfois, les gens m’ont donné des réponses alambiquées, bizarres. D’autres fois, ils m’ont répondu avec des proverbes. Il ne faut pas arriver en terrain conquis, il faut faire preuve d’humilité. C’est l’humilité qui vous permet d’aller loin, de se remettre en question et de dépasser tout le monde. On tombe, on se relève et on part. Parce qu’il n’y a personne qui va me dire qu’il n’a jamais échoué dans sa vie. C’est un cycle, la vie. Tout va et tout revient. On recycle les choses, on les améliore et on avance. Une fois qu’on a compris ça, on a compris que faire du mal, ça va vous revenir dans la figure. Ça ne sert à rien. C’est une perte d’énergie, une perte de vie, une perte de temps. C’est débile.

France Net Infos : Il y a quelques jours, on a appris que vous auriez bientôt votre étoile à Hollywood. Qu’est-ce que cela vous fait ? Le-prenez vous comme une reconnaissance pour tout ce que vous avez fait ?

Angélique kidjo : Ca me fait un effet d’ouverture. Pour une fois, il y aura une chanteuse africaine sur le Walk of Fame ! Le monde évolue. Malgré tous les problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui dans le monde, même dans la laideur, il y a de la beauté. Même dans le stress, il y a des moments de paix. Quand on a peur, on ne vit pas. Je ne m’y attendais pas, je n’ai rien fait pour ça. Ça s’est décidé, comme ça.

France Net Infos : Vous êtes une source d’inspiration pour beaucoup de femmes. Que répondez-vous quand on vous le dit ?

Angélique Kidjo : On me le dit souvent et je réponds alors que je remercie ma mère et ma grand-mère maternelle. Elle ne savait ni lire ni écrire ; elle n’est pas allée à l’école. Elle m’a appris à ne pas faire confiance aveuglément aux gens. Mes deux grands-mères avaient une vision différente du monde, même si elles ont eu à peu près parallèlement la même destinée. Elles sont devenues veuves toutes les deux à 35 ans. Elles ont eu le même problème en ne voulant pas épouser la personne la plus proche de leur mari après leur mort. Elles disaient qu’elles n’iraient pas dans le lit d’un autre. Elles ont été rejetées par leurs propres familles et par les autres. Tous ces exemples-là ont nourri ma résilience et ma bienveillance parce que j’ai été éduquée par des femmes avec des expériences différentes. Chacun est unique et je ne peux donner que ce que j’ai reçu.

France Net Infos : Justement, vous êtes une femme et une artiste engagées. Vous avez notamment créé la fondation Batonga pour aider les jeunes filles en difficultés en Afrique…

Angélique Kidjo : Les jeunes filles n’ont pas besoin de moi, mais  j’ai eu envie d’aller les voir pour demander ce qu’on pouvait faire ensemble. La fondation Batonga, c’est leur initiative. Les jeunes filles qui viennent des endroits les plus pauvres, la plupart du temps, n’ont pas d’électricité ni d’eau courante. Personne ne s’intéresse à elles. Quand je suis allées les voir, je leur ai dit : « je sais que vous êtes capable de faire des miracles. De quoi avez-vous besoin ? » Elles ont répondu qu’elles avaient besoin d’un endroit où elles puissent être en sécurité pour se parler, pour faire des choses ensemble et pour s’entraider. C’est comme ça que la fondation Batonga est partie. Leur premier business a été de faire du savon. Elles m’ont expliqué que le savon est très important dans leur communauté. Elles apprennent l’hygiène à leurs enfants, il n’y a pas de savon. C’est fou ! Moi, je ne suis qu’une facilitatrice dans tout ça.

France Net Infos : On sent chez vous cette cette volonté d’aller toujours de l’avant et de ne jamais baisser les bras…

Angélique Kidjo : Si on aborde ce sujet, on est là jusqu’à demain matin ! On a fait beaucoup de progrès mais on est en train de régresser, maintenant. C’est là où il y a le danger. Si on baisse les bras, on va perdre tout ce qu’on a acquis. L’environnement est beaucoup plus complexe de nos jours. Mais soyons plus intelligents, faisons les choses différemment et avançons. Baisser les bras, ce n’est pas une option pour moi. Ça ne m’intéresse pas. Il y a le négatif à un moment, le positif à un autre moment. Parfois, les deux sont côte à côte pour qu’on puisse voir ce qu’on peut faire pour avancer. Il faut être ouvert d’esprit. Quand on est la dernière fille dans une famille de dix et qu’il y a sept garçons, il faut trouver sa place. J’ai grandi avec ma grand-mère maternelle qui était une guérisseuse avec des plantes. Elle me faisait me lever comme elle à cinq heures du matin pour aller dans la nature cueillir des plantes. Elle me disait lesquelles étaient bonnes et lesquelles étaient du poison. A la maison, il y avait toujours beaucoup de monde et on avait toujours des choses à faire. Je ne m’ennuyais jamais.

France Net Infos : Vous avez chanté Imagine de John Lennon, lors du concert pour la Paix qui a célébré les 80 ans de la Libération. C’est une chanson plus que jamais d’actualité. Que ressentiez-vous lorsque vous l’interprétiez ?

Angélique Kidjo : Quand je la chantais, il a fallu que j’arrête mon cerveau. J’avais envie de pleurer. Nous sommes en train de tuer la paix tous les jours. Avant, on faisait des festivals pour faire libérer Mandela. Il y avait un monde fou, les gens se mobilisaient. Maintenant, tout le monde est sur internet et sur son portable. Ce n’est pas une vie d’être comme ça ! Heureusement que les gens viennent encore au concert. Ca me fait chaud au cœur ! Les concerts, c’est vraiment des moments de convivialité. Lors de mes derniers concerts, le public était déchaîné. Quand c’est comme ça, je suis au paradis ! Je me saoule à cette drogue-là.

France Net Infos : Vous avez quand même prévu des vacances prochainement ?

Angélique Kidjo : Je vais aller au Brésil, aux Etats-Unis. J’ai un projet avec Yo-Yo Ma, qui s’appelle la Sarabande africaine. Du Brésil, je vais directement de Chicago en Californie. Après le dernier concert à Hollywood Bowl à Los Angeles, je reviens. Je n’arrête pas. J’adore ce que je fais. Je n’ai pas envie de m’arrêter ! Je veux m’amuser jusqu’à ce que je ne puisse plus. Pour l’instant, mes articulations tiennent le coup !

Angélique Kidjo en concert le 29 juillet dans le cadre des Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild. Pour plus de renseignements : www.villa-ephrussi.com

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