Unanimement considéré comme l’un des auteurs les plus importants de sa génération, Blutch demeure un électron libre, imprévisible dont la carrière sinueuse semble toujours prompte à surprendre et à dérouter. Après un cycle d’ouvrages chez Futuropolis où il avait poussé l’expérimentation assez loin, flirtant avec les limites de la bande dessinée avec un livre comme LA BEAUTÉ, Blutch publie désormais chez DARGAUD et semble vouloir s’amuser à revenir vers une démarche plus classique mais c’est pour mieux encore une fois déjouer nos attentes. Annoncé à la rentrée dernière, LUNE L’ENVERS avait été « téasé » par le biais d’une couverture vintage qui reprenait la maquette de la mythique collection HISTOIRES FANTASTIQUES de Dargaud et s’annonçait comme une bande dessinée de science-fiction. On n’attendait pas moins de celui qui considère BIBI FRICOTIN EN L’AN 3000 comme sa BD de SF préférée qu’il prenne ses distances avec les codes du genre et fasse une nouvelle fois preuve de sa liberté créative.

On pourrait alors facilement voir dans le personnage de Lantz, le héros masculin, une sorte d’alter ago de Blutch, s’identifiant à ce personnage d’auteur de bande dessinée en panne créative et mis au ban de l’édition car il persiste à travailler « à l’ancienne ». Pourtant, Blutch ne s’embarrasse pas de finesse dans sa satire du monde de l’édition vu comme un pouvoir dictatorial quasi-Orwellien qui dicte aux auteurs ce qu’il faut dire, de même il sème le trouble en introduisant un personnage nommé Blutch travaillant au service de cette maison d’édition et qu’il peint comme un jeune loup aux dents longues, ambitieux, obsédé sexuel et antipathique. C’est drôle, plein d’auto-dérision, et donc au final d’autant plus émouvant parce que les angoisses de l’artiste hantent ces pages, cette mélancolie typiquement Blutchienne est toujours là mais drapée avec élégance dans l’absurdité et la fantaisie. La réussite de LUNE L’ENVERS tient donc peut-être au fait qu’en mettant un peu d’ordre dans son imaginaire, voire en jouant la carte d’un certain classicisme, d’une limpidité narrative très maitrisée, Blutch réussisse à conserver sa folie, à donner l’impression que son récit peut déraper à tout moment, bref à ne jamais être là où l’attend. Il livre de fait un des plus beaux albums de ce début d’année 2014.
LUNE L’ENVERS – Un tome aux éditions DARGAUD – Paru le 24 janvier 2014
L'info gratuite en Live Continu 7/7