Prix Frontières 2024 : L’enfant dans le taxi de Sylvain Prudhomme récompensé

Dans le cadre du Livre à Metz 2024, l’Université de Lorraine et l’Université de la Grande Région ont remis le 21 Avril dernier le prix littéraire frontières au lauréat Sylvain Prudhomme pour son livre “L’enfant dans le taxi”. Le jury a salué l’extrême délicatesse de cette histoire tissée de silences, de secrets de famille imbriquant liens du sang et liens conjugaux, grâce à cette quête incessante de l’indicible.
Très heureux , le lauréat s’est dit honoré : ” Je suis heureux que ce prix soit placé sous cette notion de frontière, le prix littéraire frontière tombe en plein dans le mille d’une chose que je n’avais pas nommer .. Ce sont des questions sur lesquelles je reviens toujours, les frontières, les coupures qu’elles font dans la vie, les déchirements qu’elle provoquent … ce sont des mystères qui font que l’on rêve sans cesse à ce qui se fait de l’autre côté, ce que l’on pourrait appeler l’appel de la frontière.”

S’en est suivi une rencontre littéraire avec Carole Bisenius-Penin , présidente du jury et Dima Abdalah , présidente d’honneur et lauréate de la 3ème édition du Prix frontières.
Des interrogations sur l’œuvre littéraire pour l’une, des questionnements portés sur la vie de l’écrivain pour l’autre; lors de ce dialogue, Sylvain Prudhomme s’est livré sans ambages.

Quand et comment avez- vous commencé à écrire et pourquoi ? D.A

Au lycée, je rêvais d’écrire un livre, j’avais des débuts de romans, mais je crois que le moment très important pour moi a été l’arrivée en France. Je me suis retrouvé à 18 ans à Paris, étudiant en prépa littéraire avec énormément de retard par rapport à mes camarades : connaissant très peu les références littéraires , ne connaissant presque pas Paris.
Tout ce que j’avais vécu d’avance se trouvait presque passé aux oubliettes. Je n’allais pas raconter éternellement de façon unilatérale ce que j’avais vécu avant, ce n’était pas leur monde, cela se passait très loin dans des pays qu’ils ne connaissaient pas , donc on garde énormément de chose pour soi. Je pense que le témoin de l’écriture , il est là, dans énormément de choses que l ‘on a réservé, dans le secret, dans le non-dit.
C’est une sorte de frontière en quelque sorte, le fait de laisser derrière soi géographiquement toute une enfance. Je crois qu’il y a en nous des lacs de retenues. Il y a des mots qui n’ont pas l’occasion de se dire dans la vie et je crois que les livres viennent de toutes ces réserves.

On va parler d’un roman paru en 2012 : “Là avait dit Bahi” qui est le récit d’un viel algérien qui raconte sa vie d’ouvrier agricole à un narrateur, un jeune homme qu’il prend en stop. Vous évoquez pour la première fois la vie à travers ce narrateur , l’amour du lac de Constance et l’amour de jeunesse du grand-père du jeune homme, cet austère grand- père, pied noir qui a été membre des forces françaises d’occupation en Allemagne . Et de manière assez étrange, on retrouve en 2023, dans “L’enfant dans le taxi “ le motif principal qui est cette histoire d’amour. Le roman s’ouvre sur une très belle scène très sensuelle d’amour entre le grand-père et cette fameuse allemande. Pourquoi ce choix narratif d’un roman à l’autre quelques années après? C.BP

Il y a plus de 10 ans qui sont passés. Au départ, j’avas été très frappé d’apprendre l’existence de cette histoire d’amour, qu’elle me soit racontée en Algérie par des gens que je connaissais très peu , d’anciens ouvriers de la ferme dont s’était occupé mon grand-père en Algérie dans le pays d’Oran. 
Elle était peu secrète , cela me touchait qu’elle me soit racontée de l’autre côté de la Méditerranée, 60 ans après par un homme (ami très proche de mon grand-père) qui avait juste eu le récit de l’histoire. Il y avait comme quelque chose de vécu par procuration par cet homme,  je l’ai aussi vécu par procuration car je l’ai mise dans le livre. C’est après que j’ai su que cette histoire était si importante, car il y a eu un enfant qui était né de cela.
Je me suis senti comme un peu naïf, un peu bête d’avoir idéalisé cette histoire d’amour , comme quelque chose qui résistait à tous les efforts pour l’effacer . Je le dis dans le livre, j’étais comme dans le film “Blow up” où un photographe qui faisait des photos de mode cadre au premier plan un portrait . Et en tirant ses photos, il se rend compte qu’en arrière plan dans le buisson il y a un crime . Dans le cadre de mon livre, j ‘ai photographié un secret beaucoup plus important que celui que je pensais et je me suis dit maintenant qu’il fallait voir à l’arrière plan du cadre .

Êtes- vous à chaque fois choqué par ce qui sort, par cette magie qui opère quand on écrit, comme si nous n’étions pas complètement maître de ce que l’on écrit. Faîtes-vous un plan détaillé , savez -vous où vous allez avant de commencer l’écriture d’un texte vraiment du début à la fin ou vous laissez- vous porter par cette aventure qu’est l’écriture? D.A

Il y a ce plongeon dans l’inconnu de l’écriture, une aventure du présent de l’écriture et de ce qui vient. La chose qui renouvelle sans cesse mon désir d’écriture c’est cela, c’est le fait que l’on on est censé être surpris. Je ne peux pas dire que je pars totalement à l’aveugle sans aucun projet et sans aucun plan. J’ai un vague plan, quelques étapes, quelques points de passage que j’imagine . Dans le livre, il y a tout un matériel  familial, et le fait de le dépasser en fiction cela crée cette inconnue, ce jeu . A chaque fois que je fais un reportage, j’ai un peu le sentiment que je mets en forme quelque chose de déjà vécu et de l’écrire, ce n’est pas la même chose effectivement.

Est-ce que l’on peut considérer qu’il s’agit d’un récit de filiation en quelque sorte, ou l’on explore les liens du sang mais on a aussi l’impression qu’il y a une deuxième strate que vous explorez qui est plus liée cette fois à l’histoire du narrateur qui relève spécifiquement des liens conjugaux que vous mettez au cœur dans la fiction? C.PB

Carole Bisenius-Penin & Sylvain Prudhomme © Université de Lorraine

Je pense qu’il y a deux plans. Le premier plan qui est conscient et délibéré est lié aux questions sur la paternité, sur la filiation , des pères qui refusent leurs fils, des fils qui rêvent désespérément d’être aimés de leurs pères.
Je me suis dit que ce livre serait une histoire qui parlerai de cela: la difficulté des liens qui se construisent. Et après j’ai été rattrapé et surpris par l’aventure de l’écriture. L’amour est peut-être le thème principal du livre effectivement : la question de la séparation de Simon peu de temps après mais l’on voit des couples qui tiennent toujours… Et tout cela se passe au bord du Lac de Constance qui dit quand même le rêve que la chose dure . Je me rends compte qu’il s’agit d’un livre qui sans cesse se pose la question de la possibilité que l’amour dure.

Quelle place occupe aujourd’hui l’écriture dans votre vie et quels sont vos rituels de travail ? D.A
On doit toujours composer, on essaie d’écrire dans une vie où la vie matérielle, la vie familiale prennent forcément beaucoup de place. Il y a les obligations de la vie ..
Je vis de l’écriture, je n’ai pas d’autre métier à côté . Il y a des moments où on écrit, ou l’on doit travailler sur le prochain livre, ce sont des moments les plus précieux et on doit toujours défendre cette partie-là de notre vie contre plein d’autre choses qui peuvent venir nous ensevelir. La chose qui est importante, c’est qu’il faut que je sois en forme. Je n’ai pas d’endroits, je peux écrire un peu partout. J’ai besoin de ne pas avoir trop d’échéance .

Est-ce que c’est un travail quotidien ?
Disons que c’est sans cesse là. Il y a des moments où je prépare un livre, je réfléchis. Par exemple, pour “L’enfant dans le taxi” avant de me mettre à l’écriture, il y a eu cinq ans de prise de notes dans des carnets, à tourner autour, à me demander comment je vais m’y prendre, à oser y aller puisqu’il y avait quelque chose à transgresser sur le terrain familial. Après une fois que j’écris, que le texte est lancé, j’essaie tous les jours d’écrire : le moindre trajet en train , la moindre heure d’attente, 14 heures de train cela ne me dérange pas. Il me faudrait juste la meilleure vue pour travailler.

Nous allons revenir sur la question de la fabrique littéraire. Il y a des extraits particuliers qui ont été récupérés dans les archives ou autre qui portent notamment sur l’histoire franco-allemande et la question du sort des enfants : ce n’est pas rien 400.000 enfants allemands nés de soldats alliés nés de l’autre côté de la frontière. Quelle était la place de l’enquête documentaire, comment avez-vous travaillé sur ce matériel là ? C.PB

C’est une part d’histoire énorme que l’on fait reculer dans le livre pour que cela ne devienne pas un livre d’histoire qui nous informe. Je n’ai rien contre le fait que l’on soit informé mais que cela soit subordonné à la tension de la fiction. Il y a eu toute une phase où j’ai fait mon enquête d’histoire , j’ai lu  Fabrice Virgili notamment qui a écrit “La France virile: des femmes tondues à la Libération”,  où  “Naître ennemis : les enfants des couples franco-allemands nés pendant la seconde guerre mondiale . J’ai lu des témoignages de ces enfants , petits-enfants de la guerre et cela fait partie des choses qui m’ont absolument décidé à écrire ce livre. Cela m’a fait prendre la mesure de l’enjeu  politique.  J ‘ai mesuré à quel point cette histoire là était banale et interpellative de toute cette histoire franco-allemande. Je me suis dit qu’il faut absolument que le livre laisse entrevoir cela et la question était de savoir comment le raconter, comment faire pour que cela se passe au moment ou Simon rencontre ce choc et cette révélation. 

Quel est le plus beau compliment que l’on vous ai fait sur ce roman, ou celui que vous aimeriez entendre ? D.A

La chose que j’espérais le plus c’était que cela soit accueilli par ceux qui sont les complices de Simon dans le livre , ceux qui l’aide à écrire le livre. Il y a des alliés dans la famille, des adversaires déclarés et des alliances secrètes. Pour moi ce qui m’a le plus rassuré c’est que l’on me dise : ” on y adhère” . Parce que je me disais, si on les blesse “eux”, il y a quelque chose de raté.  J’étais un peu anxieux. J’ai envoyé le dossier en pdf, ils avaient la possibilité de modifier si quelque chose les heurtaient dans le personnage… et puis je revois ce soulagement quand ils étaient émus.

On va revenir sur une autre question qui est celle des frontières génériques, on voit bien qu’il y a ce lien intime très fort. Vous parliez d’autobiographie, comment peut-on qualifier ce roman ? Y avait-il une volonté de renouveler le roman familial en faisant un peu bouger les lignes entre les frontières. On a l’habitude de le mettre en littérature: roman familial, autobiographique, fiction.. Est-ce que c’est quelque chose qu’il y avait en arrière- plan au moment de l’écriture ou pas du tout ? C.PB

Peut-être pas de façon aussi explicite, aussi consciente. Je n’avais pas d’appétit forcément gigantesque pour le roman familial , j’étais bien obligé de constater que j’allais en écrire un et je me demandais beaucoup comment le faire . Il y a un roman qui m’a énormément marqué c’est  ” Les  Disparus “de Daniel Mendelsohn, un immense livre, extraordinaire et je me suis dit qu’il ne faut surtout pas aller sur ce terrain là. Cela m’a davantage convaincu  sur le fait que je voulais écrire une fiction  Je me suis dit que je n’allais pas faire une enquête familiale complètement.  Cela a été assez déterminant au moment où j’ai décidé que l’on s’arrêterait à la porte de chez M. où l’on n’aurait pas le fin mot de tout . Je voulais faire un roman sur le secret, mais ce qui va être  plus important, c’est le chemin que l’on fait, la négociation que Simon est obligé de mettre en place avec les non-dits, ce sont les démêlés internes à la famille plus que le fait, l’élucidation. 

Il y a un message surprenant au sein de ce roman, je vais reprendre le passage qui est page 188, là vous vous interrogez sur le rôle , le métier de l’auteur ” J’ai songé au métier d’écrire. J’ai pensé que comme M. je faisais partie des êtres qui avaient un problème avec le monde, n’arrivaient pas à s’en contenter tel quel, devaient pour se le rendre habitable le triturer, le rêver autre.” Est-ce là , la bonne définition d’un écrivain ? C.PB

J’ignore si c’est la bonne définition, en tous cas, c’est celle qui me venait à ce moment là . Je peux rester des heures à écrire. Je vais prendre sur la journée quelle qu’elle soit parce que j ‘ai besoin de cela, on travaille, on fait le point, on se rassemble. Cela veut dire que l’on arrive pas à se contenter de simplement vivre, on se rend compte qu’il y a ce besoin de retravailler les choses…

Sylvain Prudhomme © Université de Lorraine

Sylvain Prudhomme a grandi dans différents pays d’Afrique (Cameroun, Burundi, Niger, île Maurice) avant d’étudier les Lettres à Paris. Il est l’auteur de six romans parus à L’Arbalète, Gallimard (la plupart, primés). « Les Grands » (2014, prix de la Porte Dorée), Légende (2016, prix révélation de la SCAM), L’Affaire furtif (2018), Par les routes (2019, prix Fémina), Les Orages (2021). L’enfant dans le Taxi est son dixième roman.

 

A propos Nuncia Dumorné

Actu Région Grand-Est / Actualités artistiques, culturelles, touristiques

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