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“Les 1001 vies des Urgences”, Interview d’Axel Auriant et Baptiste Beaulieu

Il y a quelques mois, lors du rodage de la pièce “Les 1001 vies des Urgences” à la Comédie Odéon de Lyon, je rencontrais Baptiste Beaulieu, l’écrivain, et Axel Auriant, le comédien. Suite à ma chronique du spectacle, ils ont accepté de répondre à mes questions. Depuis le 5 Juillet, la pièce est jouée au Festival OFF d’Avignon, souvent à guichet fermé. À l’occasion de la venue de Baptiste Beaulieu au festival ce samedi, découvrez les dessous de la pièce.

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Crédit Photo : https://www.theatredesbeliersparisiens.com/Spectacle/les-1001-vies-des-urgences/

 

Une pièce de théâtre ne sort jamais de nulle part. Ici, elle provient du livre “Alors Voilà. Les 1001 vies des urgences” écrit par Baptiste Beaulieu en 2013. La raison première de ce livre : “ma copine m’avait largué à l’époque et j’avais envie de mettre en avant les belles personnes que je croisais en tant qu’interne.” Car Baptiste Beaulieu est un homme passionnant, aux multiples couleurs : médecin, écrivain, militant, chroniqueur.

N’ayant pas sa langue dans sa poche, il n’hésite pas à mettre en lumière ce que d’autres laissent dans l’ombre. “On ne parle pas assez de ce qu’il se passe dans les hôpitaux, de la beauté de certains gestes. Alors on va dire « oui ils sont payés pour ça ». Oui ils sont payés, mais ils sont payés pour le faire quoi qu’il arrive. Et certains le font avec une vraie humanité, un vrai amour pour l’autre. J’avais vraiment envie de mettre ça en avant. Parce que, Jean-Pierre Pernaut, il va jamais ouvrir le journal de 20h en disant « aujourd’hui une aide soignante a relevé un grand-père qui est tombé ». Juste ce geste-là, il faut en parler. Il faut le dire parce que je crois que ça réconcilie souvent d’entendre ce genre de choses.

  • La naissance de la pièce

Cette humanité, c’est la metteuse en scène Natacha Gerritsen qui l’a fait découvrir à Axel Auriant. Une lecture touchante, un jeune comédien prometteur, elle y voyait déjà une brillante adaptation. Finalement, c’est avec Christophe Meilland que l’aventure se fera. Et elle commence par l’ouverture du livre par le comédien.

J’ai pris la claque de ma vie, sincèrement. C’est la première fois que j’ai pleuré autant, à la fin d’un livre, et même pendant le livre. Et je l’ai lu en une nuit, je l’ai dévoré. Tout de suite j’ai vu, en tout cas en tant que comédien, qu’il y avait moyen de beaucoup s’amuser !” 

Beaucoup d’anecdotes, beaucoup de personnages, Axel se prend d’office d’affection pour eux. “Ce que j’aime dans l’écriture de Baptiste, et dans cette pièce particulièrement, c’est que tous les personnages sont attachants, et ont une humanité très grande.” Pour lui, incarner des personnages, c’est aller plus loin dans l’analyse et comprendre leur comportement. “Même le chef Gueulard, je trouve qu’il est attachant quelque part, parce qu’on peut s’intéresser à pourquoi est-ce qu’il gueule”.

  • L’adaptation du livre en pièce de théâtre

La décision est alors prise ! Il veut jouer les « 1001 vies des Urgences », et pour cela, il doit appeler Baptiste. Tout tremblant, il espère secrètement qu’il ne réponde pas au téléphone. Mais c’est raté ! À l’autre bout du fil, Baptiste écoute patiemment tout le bien qu’Axel a à lui dire de sa pièce. “Il était tellement enthousiaste au téléphone, ça m’a fait plaisir ! J’avais l’impression de retrouver l’enthousiasme qu’on peut avoir à 22 ans, quand j’avais commencé à écrire. Je me suis dit que si quelqu’un devait le jouer sur scène, c’était lui. Il a la jeunesse, l’énergie, et puis il a toutes les illusions que j’ai perdu un peu depuis.” Convaincu, il débloque les droits. L’aventure est lancée, Baptiste est honoré, Axel est comblé.

L’équipe se forme. Flavie Péan adapte le livre en pièce de théâtre, et ce n’est pas une mince affaire. Première coupe : la pièce dure 2h30 ! Alors elle tronque, réarrange et parvient à faire tenir l’histoire sur 1h20. Du côté de la mise en scène, c’est Arthur Jugnot qui s’en charge. Et le consensus est rapide : ce sera un seul en scène. 

  • Un seul en scène

Des personnages, il y en a à foison dans l’histoire des “1001 vies des Urgences”. Et notamment les deux principaux : Baptiste, l’interne, et la “Femme oiseau de feu”, la patiente. Si le comédien peut incarner une multitude de personnages, Arthur Jugnot soumet l’idée d’une marionnette pour la patiente. J’étais dubitatif au début”, avoue Baptiste Beaulieu, “et en fait ça fonctionne tellement bien, c’est une idée formidable !

Il compare cela au robot Wall-E, qui ne prononce pas un mot mais fait passer une multitude d’émotions pendant tout le film animé. “Et je crois que c’est aussi le talent d’Axel, parce que on ne va pas se leurrer, c’est juste une marionnette. Mais grâce à la manière dont il la fait se mouvoir, et dont il lui prête ses mots, elle existe. Elle est là sur scène, elle est touchante, elle est bouleversante.”.

Mais est-ce qu’un comédien et une marionnette peuvent réellement remplacer une troupe pour représenter tous les personnages de cette pièce ? Pour Baptiste, la réponse est oui. “Je crois vraiment au pouvoir du comédien et de sa voix. C’est-à-dire juste une voix qui parle et qui interprète différents personnages, et qui raconte. J’avais peur que si on voyait plein de monde, ça parasite un peu l’émotion. Alors que là, on a juste une voix qui parle et qui raconte les émotions qu’il traverse. Ce qu’Axel fait formidablement bien.Peu dépaysant donc pour Axel Auriant qui sort à peine de sa pièce “Une vie sur Mesure”, qu’il tient également seul depuis plusieurs années.

Deux pièces chargées d’émotions, qu’il a dû gérer conjointement, un peu comme il le pouvait. “Ce sont deux seuls en scène, donc déjà tout le chemin dans lequel on doit évoluer on se le crée nous-même. Je gère à l’envie et à la passion, je me fais plaisir dans les deux.” Cependant, il avoue que ça lui est arrivé de prêter des attitudes d’un personnage d’une pièce à celui de l’autre. “J’avais des personnages de cette pièce qui arrivait dans “Une vie sur mesure”, je me disais « putain, d’où ils sortent ? ». Genre, j’avais Chef Gueulard qui arrivait dans “Une vie sur mesure”, tout à coup, avec la voix. C’était très drôle et ça participe au fait de me laisser surprendre. C’est ça que j’aime dans les seuls en scène. On réinvente les personnages à chaque représentation, ce qui me donne l’impression de faire chaque jour quelque chose de différent et c’est ça qui est génial.” 

  • Investir le théâtre et les personnages

225, c’est le nombre de représentations d“Une vie sur mesure” dans lesquelles Axel a joué. Et il ne s’est jamais ennuyé. “Il y a des moments où on a moins envie d’entrer sur scène, mais au bout de cinq minutes on se dit « les gars je veux rester là toute ma vie, je veux dormir sur scène ». Parce que c’est un espace de liberté totale où c’est un vrai moment de partage ! C’est génial aussi de voir que dès qu’on modifie un truc, la perception du public est instantanée. Quand on monte un film, savoir si on monte cette séquence ou si on l’enlève, on le saura jamais tant qu’il n’y a pas de public dans la salle et c’est déjà trop tard. L’émotion est directe au théâtre et ça c’est ce que j’aime beaucoup.

On l’a bien compris, la scène, Axel Auriant l’envahit avec grand plaisir et se l’approprie avec une facilité déconcertante. Mais on ne devient pas jeune interne aux urgences en un claquement de doigts. Pour investir son personnage le plus justement possible, le comédien a beaucoup discuté avec Baptiste. Il s’est nourri de son expérience, et de celle de son oncle, chef de réanimation dans un hôpital à Rouen.

Depuis que je suis petit, je le vois parfois triste, parfois dans une réalité, c’est-à-dire dans la dureté, ce que les soignés ne voient pas toujours. Quand il rentre, qu’il se met à pleurer parce qu’il a perdu une patiente, ou deux, ou trois dans la même journée. Parce qu’il s’est attaché à une patiente en particulier, ou parce qu’il a dû annoncer une mort… Ce métier-là, il laisse des traces physiques et mentales, et ça on n’a pas toujours tendance à le voir.

Mais quoi de mieux qu’une scène pour en faire le théâtre de la vie quotidienne ? “Ce que j’aime beaucoup dans ce spectacle, c’est qu’on découvre l’envers du décor, et que ce métier-là, on n’en sort pas indemne je pense. Et j’en ai parlé avec mon oncle qui disait « c’est vrai, il y a un moment où quand tu sors et que t’as passé une journée affreuse, et que t’es rattrapé par la dureté de la vie, par la dureté de la mort aussi, eh bah à un moment donné t’as envie de faire l’amour avec n’importe qui, t’as juste envie que ça soit un exutoire. T’as envie d’aimer, t’as envie de vivre. Il ne faut pas négliger tous ces aspects-là, ne serait-ce qu’une seule vanne comme “ziziland”, c’est la réalité de ce qu’on vit. Parfois, on a envie de sortir, on a envie de se bourrer la gueule, et on a juste envie d’oublier notre journée. » Et c’est là où ça va beaucoup plus loin que ce qu’on peut penser sur cette pièce. C’est que vraiment je pense il y a une réalité de ce que vivent les internes et grâce au formidable texte de Baptiste on arrive à les comprendre, on arrive à être en empathie avec eux, et à comprendre que ça peut être très violent.

  • Une histoire qui évolue au sein de son adaptation

Baptiste Beaulieu, de ces anecdotes, il en a vécu une bonne partie. Et s’il n’a pas trop voulu s’immiscer dans l’adaptation, Axel Auriant rappelle que c’était important pour lui de pouvoir en discuter ensemble. “Il avait toujours des bonnes idées, mais vraiment il nous a foutu une paix royale. Mais on voulait vraiment s’assurer qu’il serait fier déjà du texte, et après de la pièce.

C’est notamment ce qui a permis à l’auteur de se rendre compte que certaines anecdotes, qu’il avait écrites il y a des années, n’étaient plus vraiment adaptées aujourd’hui. “Si je prends l’exemple de Galactus, je me suis dit que ça avait mal vieilli, parce que ça correspond plus vraiment à ce que je voudrais, ou en tout cas je ne le raconterais plus comme ça. Parce que c’est une réalité aussi. Je me souviens de cette patiente dont le poids a vraiment été utilisé par son mari pour être dans une relation de dépendance totale avec lui. Et donc je l’aurai écrit plus comme ça je crois aujourd’hui, plutôt que dans l’optique de me moquer d’elle ou alors de donner cette impression-là. Parce que notre pensée évolue aussi. J’étais jeune quand j’avais écrit ça.

Ces petites anecdotes qu’il aimerait voir adaptée ou améliorées sont donc un sujet de débat entre l’auteur, le comédien et le metteur en scène afin de pouvoir offrir un spectacle de qualité optimale. “On a essayé de la moduler un peu différemment avec Arthur (Jugnot). Donc on essaye de le modifier un peu chaque soir…” C’est d’ailleurs là tout l’intérêt du rodage et de la pièce de théâtre.

  • S’inspirer du public et accueillir les critiques

Chaque soir après la représentation, le comédien rencontre les personnes assises sur les sièges qui lui font face. “Ce qui me touche beaucoup, c’est quand les personnes viennent et ne sont pas toujours d’accord. Je me mets à réfléchir, le lendemain j’essaye de refaire les gestes, on essaye de modifier une ou deux phrases du texte, etc. C’est aussi ça qui est beau dans le spectacle vivant, c’est que chaque soir, on peut faire évoluer le spectacle, on peut rajouter des choses ou en enlever au contraire.”

Rencontrer son public, c’est aussi un moyen pour Axel Auriant de mieux comprendre leur ressenti vis-à-vis de la pièce. “Hier, une femme qui avait lu le livre m’a dit que ça l’avait beaucoup aidé, et elle a fondu en larmes. Ce qui est beau c’est qu’on comprend vraiment l’impact que cette pièce là peut avoir dans la vie des gens, que le livre de Baptiste peut avoir dans la vie des gens.

Comprendre ce qui a plus ou moins touché les membres du public, c’est ce qui l’intéresse le plus. “Il y a un vrai rapport humain et de partage, c’est ça qui me sort grandi. Une fois sur « Une vie sur Mesure », j’avais les cheveux longs. Pendant toute la pièce, j’avais les cheveux dans les yeux et on les voyait à peine. A la fin, une dame m’a dit « mais c’est ça, mon fils il s’en fout de comment il est coiffé ! Il peut avoir les cheveux dans les yeux, une fois qu’il a son piano, il fait que du piano et il s’en fout, il ne se touche pas les yeux. » Et ça c’était un exemple vachement marquant parce que tout à coup, chaque petit détail prenait vie dans la vie des autres et c’est ce qui me touche et c’est pour ça que j’aime bien rencontrer les gens.

  • Lire ou regarder ?

Si Baptiste Beaulieu et Axel Auriant peuvent donner un dernier petit conseil, c’est d’aller voir la pièce avant de lire le livre. “Le livre j’adore ça hein, je suis romancier donc c’est que j’aime les livres par dessus tout, mais c’est pas un spectacle vivant le livre, on est seul avec l’histoire. Allez voir le spectacle d’abord.” Le livre, c’est la cerise sur le gâteau, ce qui permet d’approfondir la pièce, et découvrir de nouvelles anecdotes. Là où la pièce joue le teasing, le livre nous dévoile les profondeurs des “1001 vies des urgences”. Et chacun ne tarit pas d’éloges sur le travail de l’autre.

À lire : “Alors voilà. Les 1001 vies des Urgences” de Baptiste Beaulieu aux éditions Fayard et aux éditions Livre de Poche.

À voir : “Les 1001 vies des Urgences” joué par Axel Auriant, au Festival OFF d’Avignon jusqu’au 28 Juillet 2019, puis à Paris à la rentrée au Théâtre des Béliers.

A propos Victoria MARION

Rédactrice littérature, gastronomie, mode, high tech, jeux de société et tourisme/voyage.

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