Youssef Salem a du succès : rencontre avec la réalisatrice Baya Kasmi

« Youssef Salem a du succès » de Baya Kasmi sortira en salles le 18 janvier. Comme les comédies de qualité sont plutôt rares en ce moment au cinéma, il ne faut pas hésiter une seule seconde à aller voir ce film qui a le mérite d’être à la fois drôle, fin et intelligent. De plus, il est porté par le formidable Ramzy Bedia qui incarne un écrivain déboussolé par son succès soudain et inattendu !

Le titre « Youssef Salem a du succès » résume à lui seul le point de départ du film. Youssef Salem a écrit plusieurs livres, essentiellement des biographies de personnalités algériennes, pour faire plaisir à son père, amoureux des mots et de la langue française. Un jour, il se décide à écrire un roman largement autobiographique, intitulé « Choc toxique ». Il y parle de son enfance, de ses parents, de sa sœur (Melha Bedia) et de son frère mais, bien sûr, de façon détournée et sans en informer les intéressés. Cette fois, il se fait remarquer, reçoit de bonnes critiques de la presse et se fait même inviter sur les plateaux de  télévision, suscitant de nombreux débats. Toujours défendu par son éditrice (Noémie Lvovsky), il finit par remporter le prestigieux Prix Goncourt. Dépassé par ce succès inattendu, Youssef Salem va devoir faire face aux réactions de sa famille. Son frère et sa sœur ont lu le roman et lui en veulent tandis que ses parents éprouvent une grande fierté pour ce fils devenu célèbre, qui fait pourtant tout pour les empêcher de le lire…

En novembre dernier, le film avait été présenté en avant-première lors des dernières Rencontres Cinématographiques de Cannes, en présence de Baya Kasmi. Nous l’avions rencontrée à l’Hôtel Splendid. Elle nous avait parlé de la genèse de son film et de son formidable comédien qui prête ses traits à Youssef Salem, Ramzy Bédia.

France Net Infos : Pourquoi avez-vous voulu situer votre film dans le milieu littéraire ?

Baya Kasmi : Lorsqu’ on est écrivain, romancier, on est seul et on a une liberté totale. Le lecteur est presque abstrait. Je me disais qu’il y avait un décalage encore plus fort entre ce qu’il écrit et ce qui semble être lui et la page. Youssef Salem est, d’une certaine façon, rassuré par l’échec et paniqué par le succès ! Cette histoire a été mille fois racontée par Woody Allen et Philip Roth notamment et, en France, par Desplechin. On a souvent vu des romanciers ou des réalisateurs parler de leurs familles mais on ne l’a jamais vu avec des personnages issus de l’immigration.

France Net Infos : Youssef Salem est né en France mais ses parents sont Algériens, ce qui pèse forcément sur lui…

Baya Kasmi : Lorsqu’on montre des personnages qui, comme Youssef Salem, sont nés en France et ont des parents maghrébins, on est généralement dans des comédies sociales et politiques. L’histoire que je raconte, située dans une famille maghrébine, a forcément un autre retentissement parce qu’il y a tout ce que le spectateur projette de ce qu’il croit être les tabous des Maghrébins et il y a aussi le fait qu’on devienne tout à coup représentatif d’une origine. Dès lors, ce n’est plus une histoire romanesque ou l’histoire d’une famille, ça devient un sujet politique et social. Je trouvais ça drôle car c’était une façon d’observer la façon dont les choses fonctionnent !

France Net Infos : Youssef Salem est rattrapé par ses origines. Sur les plateaux de télévision, les journalistes y font référence…

Baya Kasmi : Oui, il y en a qui lui reprochent de renier ses origines et d’autres, issus eux-mêmes de l’immigration, pensent que ce qu’il dit dans son livre va donner d’eux une mauvaise image : « les gens vont croire que nous sommes comme ça ». Il répond alors « nous qui ?, je suis juste un auteur qui écrit sur une famille ». Il a juste envie d’exister pour lui-même. Dès qu’on est une minorité, la question de la représentation se pose. Je trouvais que c’était intéressant à raconter. En France, dès qu’il y a le mot « Algérien », c’est connoté. Aux Etats-Unis, Woody Allen raconte l’histoire d’un juif-américain et on est capable de le voir comme une histoire universelle.

France Net Infos : Youssef Salem parle de sa famille mais il n’assume pas. On lui pose régulièrement la question…

Baya Kasmi : Dans notre société, il y a une sorte d’obsession à vouloir toujours savoir ce qui est vrai et ce qui est inventé. Quand il reçoit le prix Goncourt, Youssef Salem dit « L’écriture est un mensonge qui dévoile la vérité. » Quand on écrit, c’est difficile de complètement exclure les éléments de sa vie !

France Net Infos : Ramzy Bedia est génial dans ce rôle. Aviez-vous pensé à lui tout de suite ?

Baya Kasmi : Oui, j’ai écrit le film pour lui. Quand j’ai eu l’idée, je venais de finir mon premier film et j’avais tourné avec lui. J’ai écrit une dizaine de pages que je lui ai fait lire et il m’a répondu de continuer et qu’il le ferait. Comme j’ai mis du temps à trouver des producteurs, je suis revenue vers lui sept ans plus tard. Et il m’a dit oui ! Je l’ai vu dans les films et dans la vie ; il a une vraie sensibilité, une émotion. Il a quelque chose de tragique tout en étant aussi lumineux. Se dégage une vraie tendresse dans ses yeux.

France Net Infos : Quand Youssef Salem retourne chez ses parents, il redevient un petit garçon…

Baya Kasmi : Oui, c’était un fantasme que j’avais ! Je suis Toulousaine et quand je reviens chez mes parents, je dors dans ma chambre et le lit que j’avais à l’époque. J’avais envie de filmer Ramzy et son grand corps, dans son lit d’enfant chez ses parents !

France Net Infos : Ramzy et sa sœur Melha ont plusieurs scènes ensemble. C’est la première fois qu’ils interprètent un frère et une sœur….

Baya Kasmi : Ils avaient déjà partagé une petite scène dans « Tout simplement noir » de Jean-Pascal Zadi. Là, ils jouent un frère et une sœur et ils se sont beaucoup amusés avec ça. J’ai pris beaucoup de plaisir à les voir. Ils ont offert plein de choses de leurs rapports réels, des chamailleries qu’on a tous entre frères et sœurs. Ils n’arrêtent pas de se taper avec tendresse. Je voulais que leurs vrais rapports transparaissent à l’écran.

France Net Infos : Le père de Youssef Salem éprouve un réel amour pour la langue française. Il corrige sa femme ou même son fils quand ils font des fautes. C’était important pour vous ?

Baya Kasmi : Oui, très ! C’est un non-français qui donne son amour de la langue française à son fils. Je trouvais que c’était beau. Ca arrive souvent que des gens arrivés en France il y a plusieurs années nous rappellent ce qui est beau dans la langue et la culture françaises. Le statut de l’étranger est très différents selon l’origine que l’on a. Il y a des accents élégants que tout le monde adore et puis, il y a l’accent africain ou l’accent arabe, qui ont d’autres connotations. C’est pour ça que je trouvais intéressant de montrer le père, dans le film, obsédé par le fait de bien parler.

France Net Infos : Votre film pose la question de l’autobiographie. Vous-même, en tant que lectrice, lisez-vous volontiers des autobiographies ?

Baya Kasmi : Je n’accorde pas une grande importance à ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est peut-être une déformation professionnelle ! Pour moi, ce qui compte, c’est de lire un bon livre où on a l’impression d’être avec les personnages. Quand je travaille l’autobiographie, le point de départ est autobiographique mais après je le mélange avec de la fiction. On travaille le scénario et après on oublie complètement qu’on part d’une histoire vraie et on s’en fiche ! Le bonheur de la fiction, c’est qu’on peut inventer tout ce qu’on veut et décider de croire à ce qu’on veut. J’avoue que je suis très fan de Philip Roth. Le début du livre de Youssef Salem est inspiré de « Portnoy et son complexe ».

France Net Infos : Etes-vous en train d’écrire en ce moment ?

Baya Kasmi : Oui, j’ai écrit avec un écrivain justement : Olivier Adam. C’est un super partenaire d’écriture. Je suis aussi en train d’écrire une adaptation d’un roman noir de Nicolas Mathieu. C’est « Rose Royal », qu’il a écrit entre « Nos enfants après eux » et « Connemara ». J’ai aussi co-écrit le dernier film de Michel Leclerc. J’espère tourner cet été le film écrit avec la scénariste Magali Richard-Serrano. Il faut beaucoup écrire pour espérer réaliser ! J’ai envie d’accéler parce que faire un film tous les sept ans, c’est un peu trop long !

Youssef Salem a du succès de Baya Kasmi avec Ramzy Bedia, Melha Bedia, Noemie Llvosky… au cinéma le 18 janvier.

A propos Laurence Raybaud

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