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L’amour ferme les yeux de Line Hoven

Les éditions de L’Agrume nous font découvrir une nouvelle facette de la bande dessinée allemande contemporaine et ajoutent à leur catalogue un ouvrage aussi intrigant que singulier.En publiant ce premier roman graphique d’une jeune auteur née à Bonn en 1977.

Le charme austère de l’objet, la beauté un peu désuète de la couverture (félicitons l’éditeur pour le soin apporté aux ouvrages), le noir et blanc et la citation de Woody Allen qui ouvre le livre constituent une belle incitation à entrer dans la lecture. Il est pourtant très difficile de définir  ce qui au bout du compte fait le charme de cette œuvre, peut-être parce qu’il convie à une expérience de lecture où l’on est incité à combler les blancs… ou plutôt les noirs. Cette couleur noire qui envahit les pages et d’où émergent ces magnifiques planches réalisées selon la technique de la carte à gratter (des auteurs comme Thomas Ott ou Matthias Lehmann ont aussi réalisé des livres selon ce principe), il est tentant de l’utiliser comme métaphore du livre entier : de la même façon que la dessinatrice gratte le noir pour révéler le blanc, il s’agit dans L’AMOUR FERME LES YEUX d’éclairer les zones d’ombre du passé ou au contraire de montrer comment elles pèsent sur la vie des gens.

L’amour ferme les yeux Line Hoven Agrume éditionsL’AMOUR FERME LES YEUX est une chronique qui raconte l’histoire de deux familles, l’une allemande, l’autre américaine des débuts de la seconde Guerre Mondiale jusque dans les années 70 et dont les destinées vont se croiser jusqu’à la naissance de Line, l’auteur elle-même, fille d’un allemand et d’une américaine. C’est donc à la reconstitution de son passé familial que l’auteur nous convie, au long d’un récit alignant de brefs épisodes, parfois proches de l’anecdote, au cours d’une narration certes linéaire mais volontiers elliptique. Ce parti-pris pourrait paraître étonnant pour un récit d’une telle ampleur (un portrait de famille sur plusieurs générations) car on pourrait craindre l’impression de survol. Mais c’est autre chose qui se joue ici et qu’on ressent de manière bien plus subtile au sein d’une narration à la fois simple et épurée : la nature même de la narration graphique, l’immobilité des images, le fractionnement de la narration, son aspect elliptique, parcellaire, traduit à merveille la fragilité des instants qui nous sont relatés, sur le moment, ils peuvent nous sembler insignifiants ou essentiels (un couple va se former, une histoire d’amour va se nouer, un enfant va naitre), mais déjà, ces images contiennent leur « devenir souvenir », c’est comme si l’ouvrage dans sa totalité était composé comme un livre de famille laissé à l’abandon et retrouvé incomplet. Ce n’est pas pour rien que le livre est scandé de reproductions de photos et de documents comme les trop modestes vestiges d’un passé désormais disparu. Ce n’est pas pour rien que le livre débute sur cette image d’une maison aux canapés recouverts de draps et remplies de carton non déballés. Si l’on s’attarde alors sur ces planches et ces cases, ce n’est pas que pour leur beauté graphique indéniable, c’est aussi parce qu’elles sont chargée du poids d’un passé non formulé. Line Hoven ne nous le dit pas, elle nous le fait ressentir.

Ce non-dit, ce poids du passé, c’est celui de la seconde Guerre Mondiale, c’est celui d’Erich le grand père qui défile dans les rues avec les Jeunesses Hitlériennes, c’est tout ce qui s’est évanoui dans le silence, c’est une photo manquante sur un album, c’est une question à laquelle on ne répond pas (quand Charlotte demande à Reinhard de lui parler de ses parents il répond « Je ne connais pas bien leur histoire… Ils ne parlent jamais de ce temps là. C’était il y a longtemps. »). Le titre du livre prend des lors un sens assez complexe : contrairement à beaucoup de récits sur le même sujet qui racontent en général la résurgence d’un passé traumatique et en font leur argument dramatique, L’AMOUR FERME LES YEUX raconte sa transformation en un amas de souvenirs enfouis, de ressentiments, de vestiges dérisoires, raconte le travail d’un oubli qui est peut-être aussi nécessaire pour continuer à vivre aussi. Mais le livre commençait sur l’image d’une maison, d’une maison vide, non habitée en tous cas, mais une maison est toujours habitée par quelque chose. Et cette maison allemande, c’est l’auteur elle-même, Line, alors petite fille, qui revient y vivre avec ses parents. Née aux États Unis, elle demande à sa mère « Quand est-ce qu’on va rentrer chez nous ? »  et sa mère lui répond « Chez nous, c’est ici, ma chérie ». Peut-être que Line, dans un moment de solitude enfantine, aura regarder au loin par la même fenêtre que son père et jouer dans la même chambre que son grand-père. On peut bien chercher à l’oublier, d’une manière ou d’une autre, le passé fait toujours retour.

L’AMOUR FERME LES YEUX – Un tome aux éditions L’Agrume – Traduction de Volker Zimmerman – Paru le 17 septembre 2013

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