Les éditions de L’Agrume nous font découvrir une nouvelle facette de la bande dessinée allemande contemporaine et ajoutent à leur catalogue un ouvrage aussi intrigant que singulier.En publiant ce premier roman graphique d’une jeune auteur née à Bonn en 1977.
Le charme austère de l’objet, la beauté un peu désuète de la couverture (félicitons l’éditeur pour le soin apporté aux ouvrages), le noir et blanc et la citation de Woody Allen qui ouvre le livre constituent une belle incitation à entrer dans la lecture. Il est pourtant très difficile de définir ce qui au bout du compte fait le charme de cette œuvre, peut-être parce qu’il convie à une expérience de lecture où l’on est incité à combler les blancs… ou plutôt les noirs. Cette couleur noire qui envahit les pages et d’où émergent ces magnifiques planches réalisées selon la technique de la carte à gratter (des auteurs comme Thomas Ott ou Matthias Lehmann ont aussi réalisé des livres selon ce principe), il est tentant de l’utiliser comme métaphore du livre entier : de la même façon que la dessinatrice gratte le noir pour révéler le blanc, il s’agit dans L’AMOUR FERME LES YEUX d’éclairer les zones d’ombre du passé ou au contraire de montrer comment elles pèsent sur la vie des gens.

Ce non-dit, ce poids du passé, c’est celui de la seconde Guerre Mondiale, c’est celui d’Erich le grand père qui défile dans les rues avec les Jeunesses Hitlériennes, c’est tout ce qui s’est évanoui dans le silence, c’est une photo manquante sur un album, c’est une question à laquelle on ne répond pas (quand Charlotte demande à Reinhard de lui parler de ses parents il répond « Je ne connais pas bien leur histoire… Ils ne parlent jamais de ce temps là. C’était il y a longtemps. »). Le titre du livre prend des lors un sens assez complexe : contrairement à beaucoup de récits sur le même sujet qui racontent en général la résurgence d’un passé traumatique et en font leur argument dramatique, L’AMOUR FERME LES YEUX raconte sa transformation en un amas de souvenirs enfouis, de ressentiments, de vestiges dérisoires, raconte le travail d’un oubli qui est peut-être aussi nécessaire pour continuer à vivre aussi. Mais le livre commençait sur l’image d’une maison, d’une maison vide, non habitée en tous cas, mais une maison est toujours habitée par quelque chose. Et cette maison allemande, c’est l’auteur elle-même, Line, alors petite fille, qui revient y vivre avec ses parents. Née aux États Unis, elle demande à sa mère « Quand est-ce qu’on va rentrer chez nous ? » et sa mère lui répond « Chez nous, c’est ici, ma chérie ». Peut-être que Line, dans un moment de solitude enfantine, aura regarder au loin par la même fenêtre que son père et jouer dans la même chambre que son grand-père. On peut bien chercher à l’oublier, d’une manière ou d’une autre, le passé fait toujours retour.
L’AMOUR FERME LES YEUX – Un tome aux éditions L’Agrume – Traduction de Volker Zimmerman – Paru le 17 septembre 2013
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