Bernard Anton, des haïkus du Canada

Le recueil poétique de Bernard Anton aka Ben s’appelle « Montagnes de cendres ». C’est une compilation de haïkus et tankas, dans la digne lignée des « Célébrades ». La préface a été écrite par Marie-Isabelle De Meyer, et l’ouvrage a été publié aux éditions « Les impliqués », branche fondée par L’Harmattan. Ces textes paraissent donc un an avec les « Célébrades », recueil de haïkus dédiés à Brigitte Bardot. Dans ce vibrant hommage à la beauté éternelle de la nature et dans un angle légèrement engagé, sans artifice, l’auteur Bernard Anton contemple cette vie qui l’entoure. Ses mots teintés de sagesse sont sublimés par la maîtrise du « haïku » qui lui permet une grande liberté.

 

Ici, ces montagnes de cendres promettent la découverte de ces fameux poèmes japonais sous deux formes. Le haïku, poème très bref, et le tanka, plus long et sans rime, mais tout aussi efficace. Le livre s’ouvre sur une contextualisation. On n’aborde pas ce livre sans y être préparé, puisqu’il concerne le confinement et la catastrophe de l’année 2020. La pandémie liée au Coronavirus a inspiré de multiples artistes, dans le monde entier, et c’est le cas de Bernard Anton. La passion de la préface promet une expérience de lecture sublime et exceptionnelle, appuyée par un avant-propos modeste, rédigé par l’auteur lui-même en avril 2020. Cette période charnière correspond, pour de nombreux pays au pic, au summum de la crise. Ce passage : « Ce précieux journal de bord témoigne d’une époque bouleversée et bouleversante » décrivant parfaitement l’esprit de ce recueil poétique. Quelques citations ouvrent ce livre particulier, qui se prête à une ère qui l’est tout autant.

La première partie du recueil est « l’heure des justes », qui fait sans doute référence aux animaux, victimes de la surexploitation. Dans une société largement dominée par le lobby de la viande, la surconsommation de produits animaliers, le poète se place comme dénonciateur. Si le monde s’effondre pour les humains, les bêtes sont épargnées et la nature reprend ses droits.

Les « “coronades” concernent directement le virus Covid-19. Anton nous a habitués à ses inventions, avec le suffixe -ade, qui semble particulièrement l’inspirer. À l’instar de ses “Naturades” paisibles et des “Quotidienades” sereines, où l’auteur peignait une vie tranquille : “magasin chasse et pêche appâts et pièges vendus par fille angélique”. Ici, l’horreur surgit par la mort et ce “virus-tyran”. Malgré une atmosphère pesante, la solidarité entre les hommes semble poindre, comme une lueur d’espoir. Mais tandis que les personnes succombent, les animaux dansent de cette liberté retrouvée. Ce haïku : “deux pigeons se bécotent/contravention salées — interdit en cette période” représente bien l’ironie qui se dégage de la poésie d’Anton. La catastrophe a grandement impacté les hôpitaux et les soignants : ce sujet est très souvent lié à ces cimetières remplis à ras bord, tout comme les couloirs des urgences. On sent même une remise en question de la foi, et une lourde critique de l’église (institution). “Où es-tu, Eternel ? Ne vois-tu leurs peines ? Tu dis être proche ! Pas un cheveu ne tombe — boucan de la tempête”.

 

« Du désert à la lumière » oriente le lecteur vers un contenu plus serein et apaisant, mais teinté d’une nostalgie certaine, comme en témoigne ce passage : « comment sourire/après tant de morts ? Roucoulement de la colombe — invectiver le sourire/invectiver la mort. » Dans ce chaos, l’humain désociabilisé essaie de retrouver un peu de vie à distance. En cette période étrange, chacun désire s’enrichir à sa manière, par l’apprentissage. Les phases de confinement et de déconfinement se suivent et se ressemblent. Celui qui cherche à vivre de nouveau se rapproche en ce sens de l’animal, comme s’il avait oublié sa véritable nature. L’ensemble se termine par ces vers : « ça va bien aller/Terre allégée tournera/sans les virus que nous sommes » plaçant l’Homme comme directement responsable de cette tragédie mondiale.

 

Les dernières pages s’achèvent avec un slam en guise de postface, comme un générique de fin dans un film. Sous un angle conspirationniste et résolument opposé aux technologies, le thème de la connexion par 5G suscite une vive colère chez le poète, qui souligne les limites de ce système dans les « Célébrades » avec ce passage : « verger silencieux/nul chant ni bourdonnement/en ce matin de mai — insectes et arbres morts/antennes 5G ». Accusateur, il pointe du doigt le gouvernement de propager et d’entretenir le culte du progrès, symbolisé par des mécanismes artificiels, qui déshumanisent et privilégient la robotique froide.

 

Bernard Anton est fortement inspiré par la nature et ce qui l’entoure. Son discours écologique se reflète aussi bien dans ce recueil de « Montagnes de cendres » que les « Célébrades ». Bien plus sombre que son œuvre dédiée à sa muse Brigitte Bardot, la lecture des « Montagnes de cendres » est un témoignage empli d’authenticité. Puisque le livre est daté du mois de mai 2020, ce dernier sonne comme un véritable journal de confinement et de déconfinement. Le tout s’achève par un slam en rimes, qui correspond au ressenti du poète, qui cherche à inviter les foules, dans le sillage de son mécontentement. Visiblement victime d’un système mensonger qui laisse délibérément les peuples mourir dans l’indifférence, l’auteur exprime ouvertement sa fureur. Ce militantisme controversé fait débat et vient clore avec fracas ce recueil qui se calque presque au schéma de Kübler-Ross sur le deuil en 5 étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Une évolution non linéaire, où la personne endeuillée subit des aller-retour émotionnels. L’auteur amoureux de la nature place l’authentique et le brut au centre de ses préoccupations et rejette clairement la froideur. Une distanciation au summum, au moment du confinement, symbolisé par les gestes-barrières. Que l’on se reconnaisse dans l’écrivain Ben ou non, nul ne peut rester indifférent face à des sentiments aussi forts et des scènes bien détaillées. Chaque portrait que nous brosse l’artiste résonne dans le cœur du lecteur, comme un douloureux souvenir de cette période historique et catastrophique.

Un message puissant dans un écrin de simplicité, parfaitement retranscrit grâce aux haïkus et au slam, deux formes percutantes au service d’une indignation qui dépasse la pandémie. Ici, Bernard Anton s’attaque aussi à la cruauté humaine vis-à-vis des animaux, mais aussi au transhumanisme.

L’ensemble du recueil se lit rapidement, grâce à un lexique riche, mais compréhensible, sans fioriture.

 

Le site du livre : https://celebrades.fr/

Le site de l’auteur : http://www.bernardanton.com/

 

A propos Patrick Delort

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